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Plomb sur la ville

Le premier volet du workshop interdisciplinaire « Plomb sur la ville. Toxicité, mesures, régulations » organisé par la chaire santé-SHS dans le cadre du Programme Alliance Columbia University, s’est tenu le 17 mai 2024 simultanément à Paris et à New York.

C’est à l’invitation de Anne Souyris, sénatrice de Paris, que le premier volet du workshop hybride « Plomb sur la ville » s’est déroulé le 17 mai dernier au Palais du Luxembourg, siège du Sénat français. Une session simultanée s’est tenue à New York, sur le campus du Barnard College de Columbia University.

Un dialogue interdisciplinaire franco-américain

Conçu et organisé par Judith Rainhorn, ce workshop s’inscrit dans le cadre de la chaire Santé-SHS que l’historienne dirige à l’université depuis 2022 et du programme Alliance Columbia dont elle est lauréate pour 2023-2024. Ce programme innovant, qui réunit Columbia University, l’École polytechnique, Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Sciences Po, soutient des enseignants-chercheurs et des doctorants menant des projets transatlantiques d’enseignement et de recherche. Des bourses de projets conjoints leur permettent de travailler en partenariat sur des propositions de recherche commune pour créer de nouvelles initiatives de collaboration internationale. Judith Rainhorn, historienne, travaille dans le cadre de ce projet conjoint en partenariat avec Lex Van Geen, professeur de géochimie à Columbia University.

En réunissant des universitaires et des acteurs associatifs et politiques des deux pays, aux parcours et aux compétences disciplinaires différentes et complémentaires, ce workshop vise à établir une comparaison de l'évolution de la réglementation environnementale sur le plomb dans l’espace urbain entre la France et les États-Unis. Dans son introduction, Judith Rainhorn a insisté sur le caractère interdisciplinaire de cet atelier, voulu comme « pont entre des disciplines ne parlant pas forcément la même langue, des disciplines des sciences humaines comme l’histoire, l’économie et la sociologie, mais aussi des sciences dites plus dures que sont l’épidémiologie, la géochimie et la médecine. » L’historienne souhaite mobiliser ces différentes expertises disciplinaires sur la question du plomb, comme un instrument de réflexion qui puisse servir à un dialogue fructueux avec la société civile, les associations et les politiques, qui sont également partie prenante de cet atelier ouvert au grand public.

Le plomb, une toxicité invisibilisée

Alors que les premières tentatives de régulation sur le plomb dans les peintures remontent à 1909 en France, les peintures au plomb n'ont été interdites qu'en 1978 aux États-Unis, donc beaucoup plus tardivement. En revanche, aujourd’hui, dans certains états, dont celui de New York, tous les enfants doivent désormais être soumis à deux tests de dépistage du plomb dans le sang avant l'âge de deux ans, alors que cette mesure n'est effectuée que dans de rares cas en France : la différence est donc majeure en termes de dépistage et de prévention du saturnisme.

Pourquoi ces décalages entre la France et les États-Unis et, plus généralement, « comment comprendre le silence de plomb autour de sa toxicité ? » se demande à juste titre Judith Rainhorn. En effet, l’histoire montre que l’usage massif du plomb se développe à partir du XIXe siècle, alors même que sa toxicité est déjà connue et reconnue scientifiquement. Les effets néfastes du plomb sur la santé humaine ont été décrits dès le XVIIe siècle, puis progressivement établis scientifiquement : le médecin et agronome français Tanquerel des Planches décrit précisément le saturnisme aigu en 1839. Selon l’épidémiologiste Rémy Slama (ENS-PSL, Inserm) : « Le plomb est utilisé par l’homme depuis des millénaires (on en trouve des traces dans les cosmétiques égyptiens) et les soupçons concernant ses effets sanitaires sont apparus rapidement. Il y a deux mille ans, l’architecte Vitruve déconseillait déjà l’utilisation de canalisations au plomb à Rome ».

Mais le plomb se propage dans les sociétés grâce à l’urbanisation galopante du XIXe siècle. Présent dans la flèche de Notre Dame de Paris, on le trouve dans la peinture recouvrant la tour Eiffel, sur les toits, dans les caniveaux, sur les places publiques, dans les appartements, sur les balcons… Pour Judith Rainhorn, « l’invisibilité persistante de la toxicité du plomb remonte au cycle industriel de fabrication des composés de plomb et à l’usage du plomb dans les produits industrialisés, devenu massif à partir des années 1820-1830. On pense en particulier au pigment de plomb, appelé aussi blanc de plomb ou céruse, devenu le pigment de peinture privilégié de l’urbanisation massive, notamment en Europe et en Amérique du Nord ». Dans son intervention, elle a exposé plusieurs moments dans l’histoire de la législation française, mettant en lumière la construction d’une invisibilisation du plomb dans l’espace public et la mise en place d’une politique de minoration des effets sanitaires de ce produit sur les populations. Ces moments sont décrits en détail dans son ouvrage Blanc de plomb. Histoire d'un poison légal (Presses de Sciences Po, 2019).

Pour Rémy Slama, directeur de recherche à l’Inserm, « l’usage du plomb n’est pas un problème du passé. On en trouve encore aujourd’hui dans de nombreux secteurs d’activité. Avec une extraction terrestre qui continue à augmenter, du fait d’une production qui reste importante, en Chine notamment ». L’épidémiologiste a présenté les nombreux usages du plomb et ses multiples effets sanitaires en ajoutant « que l’essentiel de ces effets s’observent aujourd’hui, à plus de 90%, dans les pays à faibles revenus. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas dans les pays riches ». Dans le cadre de ses travaux sur les dépistages au plomb menés chez des enfants aux États-Unis, l’économiste italienne Ludovica Gazze (University of Warwick, UK) a constaté que le plomb touche souvent les personnes les plus précaires « Pour des raisons historiques et systémiques, le plomb constitue une véritable injustice sur le plan environnemental et social. Notre analyse a porté sur une série de données de 2010 à 2013. Nous avons constaté la présence de niveaux très très élevés de plomb dans les échantillons sanguins prélevés sur toute une série d’enfants, dû au fait de la présence de plomb dans leur logement. Les taux d’exposition les plus élevés sont identifiés généralement au sein des minorités ethniques et des communautés en situation de précarité ».

Rémy Slama est également revenu sur les différentes mesures de gestion prises en France et aux USA par les décideurs. Quelques-unes sont emblématiques : l’interdiction de l’addition de plomb dans le vin en 1696 ; le saturnisme reconnu comme maladie professionnelle chez les peintres en 1919 ; l’interdiction des soudures au plomb dans les boites de conserves en 1995 ; l’interdiction de l’essence au plomb qui débute au milieu des années 1970 et sera effective aux USA en 1996. Il faut attendre l’an 2000 pour qu’elle soit interdite dans l’Union européenne (comme en Chine) et 2021 dans certains pays d’Afrique. Pour le chercheur « la multiplicité des formes chimiques, des usages et des cibles biologiques du plomb appellerait des mesures de gestion fortes et transversales, plutôt que des mesures sectorielles qui se sont attaquées successivement à des secteurs particuliers, sans régler le problème de façon globale ».

En seconde partie de journée, une table ronde animée par Aurore Coulaud, journaliste spécialisée dans les questions d’environnement à Libération, a rassemblé Anne Souyris, sénatrice de Paris, groupe Écologiste, Jacky Bonnemains, président de l’association Robin des Bois, Anne Etchevers, épidémiologiste à Santé Publique France et Lex Van Geen, géochimiste à Columbia University. La question des pollutions générées par l’incendie de Notre-Dame de Paris le 15 avril 2019 était au centre du débat. En effet, 460 tonnes de plomb contenus dans la flèche et la toiture de la Cathédrale se sont disséminées dans le ciel de la capitale, générant des retombées au sol de ce métal lourd toxique sous forme de poussières. Cet accident n’a pas empêché les pouvoirs publics de choisir la reconstruction de la cathédrale avec les mêmes matériaux, y compris les plus toxiques comme le plomb. Les débats du workshop, très riches, ont montré combien les acteurs politiques et associatifs qui sont mobilisés sur la question du plomb toxique dans l’environnement urbain (dans le logement indigne comme dans l’espace public, dans les établissements scolaires, etc.) doivent encore parvenir à impliquer les acteurs de la prévention et les populations elles-mêmes, bien souvent sous-informées sur cette question de pollution.

Seconde partie du workshop en octobre

Le second volet du workshop est programmé le 30 octobre 2024, il se déroulera cette fois-ci en présentiel à New York et en simultané à Paris. Les travaux menés dans le cadre de ces deux ateliers aboutiront à un article de synthèse sur l'histoire de la réglementation du plomb dans l'environnement et déboucheront éventuellement sur un plus vaste projet de recherche à long terme.

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