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Inscrire les artothèques publiques et leurs collections dans l’histoire des institutions culturelles françaises

Lauréate d’un financement ANR en 2022, l’équipe ARP (Artothèque, Recherche, Patrimoine) de l’unité de recherche HiCSA de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, étudie, pour la première fois à l’échelle nationale, l’histoire des artothèques publiques françaises et conçoit la première base de données sur leurs collections.

Comment avoir une œuvre de Pierre Soulages ou de Roy Lichtenstein dans son salon sans être collectionneur ? En les empruntant ! Grâce aux artothèques, cela est possible. Ces institutions culturelles, créées, pour certaines d’entre elles, par le ministère de la Culture de Jack Lang au début des années 1980, comme les FRAC (Fonds Régionaux d’Art Contemporain), ont été conçues dans le cadre de la politique de décentralisation artistique, pour « permettre à un large public de vivre en contact avec les œuvres ». Car, la mission de ces institutions portées par les collectivités territoriales depuis cette époque, est bien de constituer une collection d’œuvres d’art contemporain, initialement des œuvres multiples (estampes et photographies), pour les mettre à disposition des particuliers et des collectivités (écoles et entreprises) sous forme de prêt. L’artothèque correspond ainsi pour l’œuvre d’art, à ce que la bibliothèque est pour le livre.

Une volonté politique

Développé dans les années 1980, le principe de l’artothèque, est en réalité expérimenté dès les années 1960 en France au sein des Maisons de la culture, par le ministère des Affaires culturelles dirigé par André Malraux, d’abord au Havre en 1961, puis, en 1968, à Grenoble et au Creusot, avant d’être reconfiguré en 1976 par la municipalité de Grenoble. Celle-ci développe un nouveau système d’artothèque, située en médiathèque, qui constitue le modèle que le ministère de la Culture de Jack Lang propose à partir de 1982 aux collectivités territoriales dans le but de développer le réseau de l’art contemporain en région.

Des collections méconnues

Si dans les années 1960, les premières artothèques, appelées alors galeries de prêt, proposent à l’emprunt des œuvres d’art uniques (peintures, sculptures, collages, dessins) et multiples (estampes et photographies), appartenant soit à l’artothèque, soit aux dépôts laissés par quelques artistes et quelques galeries d’art, celles créées, à partir des années 1980 - Vitré, Mulhouse, Lyon, Auxerre, Cherbourg, Angers, Brest, Montpellier, Toulouse, Caen, Arles, Valence - abandonnent le système du dépôt-vente et les acquisitions d’œuvres uniques, et s’orientent vers l’achat d’œuvres d’art multiples (estampes et photographies) représentatives des différentes tendances de l’art depuis 1945, afin de constituer des collections financées pour partie par les collectivités et l’État.

Mais que proposent réellement les artothèques à l’emprunt ? Quels artistes y figurent ? Quelles œuvres peut-on accrocher chez soi ? Il est difficile de le savoir, car actuellement aucun dispositif ne permet d’avoir une vision globale de ces collections qui, selon les premières estimations, représentent plus de 60 000 œuvres acquises entre 1982 et aujourd’hui.

Le projet Les artothèques publiques françaises et leurs collections 1982-2022 (ANR 22-CE27-0007), accueilli depuis janvier 2023 par l’unité de recherche HiCSA (Histoire culturelle et sociale de l'art - UR 4100) de l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne, repose sur le travail de prospection engagée par l’équipe ARP composée de chercheurs, spécialistes de l’art contemporain, de l’histoire du patrimoine, du marché de l’art, de l’économie de l’art et des humanités numériques, qui se sont réunis dans le but de proposer la première étude sur les collections d’œuvres d’art, conservées par les artothèques publiques françaises, et sur l’écosystème culturel, social et économique qu’elles ont créé. Ce projet qui mobilise une communauté scientifique aux profils variés, a été conçu pour répondre aux besoins nécessaires aux recherches envisagées en histoire de l’art, en économie de l’art, en histoire des politiques culturelles, en histoire culturelle, qui reposent à la fois sur la conception d’une base de données permettant un accès centralisé aux collections des quarante-six artothèques ciblées et leurs 60 000 à 65 000 œuvres estimées, pour l’heure inexistant, et sur des campagnes de regroupement d’archives et de sources localisées sur l’ensemble du territoire national.

L’équipe ARP, le 28 mars 2024, Galerie Colbert. De gauche à droite et de haut en bas : Nine Victor, Valérie Sandoz, Aude Bodet, Juliette Lavie, Emmanuel Pernoud, Arnaud Bertinet, Antoine Scotto d’Abusco, Sandra Doublet, Isabelle Tessier, Zinaïda Polimenova, Hélène Vaubert.

 

Entretien avec Arnaud Bertinet, maître de conférences en histoire de l’art et du patrimoine à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, porteur du projet et Juliette Lavie, Ingénieure de recherche, cheffe de projet.

Juliette Lavie et Arnaud BertinetPourquoi et comment les artothèques se sont-elles développées en France au début des années 1980 ?

Les premières artothèques publiques ont été inaugurées il y a une cinquantaine d’années en France en se référant à des modèles : d’une part le modèle allemand, développé au début du XXe siècle sous forme d’instituts de location d’œuvres d’art, d’autre part le modèle nord-américain quoique de façon moins évidente. Plus d’un demi-siècle s’est écoulé, pourtant le déficit de reconnaissance de ces établissements culturels, de leurs missions, de leurs actions et surtout de leurs collections est important alors même qu’ils font partie de dispositifs anciens, expérimentés au sein des Maisons de la culture dans les années 1960 au Havre, à Grenoble, au Creusot, à Reims par le ministère des Affaires culturelles. En 1976, la municipalité d’Hubert Dubedout développe un nouveau système d’artothèque au sein de la bibliothèque de Grand’Place à Grenoble, qui est ensuite déployé à partir de 1982, à l’échelon national dans les bibliothèques, les centres d’art, les écoles d’art et les musées, par le ministère de la Culture de Jack Lang, en même temps que les Fonds régionaux d’art contemporain (FRAC). L’ambition du ministère de la Culture est alors forte et ses intentions démocratiques. Il encourage jusqu’en 1986 la création d’artothèques par les collectivités en cofinançant et en orientant les premières acquisitions d’œuvres d’art contemporain originales, initialement des œuvres multiples (estampes et photographies), afin de permettre la constitution d’un fonds en vue de le mettre à la disposition des particuliers et des collectivités sous forme de prêts. Si les subventions accordées par le ministère de la Culture s’arrêtent en 1986, les créations et les reconfigurations d’artothèques n’ont pas cessé depuis et l’enrichissement des fonds, devenus depuis collections, s’est poursuivi sans qu’aucune étude les concernant ne soit menée.

Quelles sont les missions d’une artothèque ?

Selon la convention qui lie les artothèques au CNAP depuis 1982, les artothèques ont pour but « de favoriser la rencontre du grand public avec l’expression artistique contemporaine […] [de] permettre à l’ensemble des catégories sociales d’intégrer dans leur environnement quotidien des témoignages de l’art contemporain de haute qualité, […] d’assurer aux œuvres acquises la diffusion la plus large sous forme de prêts aux particuliers et aux collectivités […] de proposer au public des expositions, une documentation ou toute autre forme de sensibilisation à l’art contemporain ». Depuis, les études menées sur les artothèques se sont principalement intéressées aux usagers et aux pratiques d’emprunt, et à la place occupée par ces établissements au sein des dispositifs de démocratisation culturelle, sans toutefois les intégrer dans les ouvrages consacrés à l’histoire des politiques culturelles des années 1980.

Si les artothèques sont aujourd’hui bien identifiées par les publics et les professionnels, pour quelles raisons leurs collections restent-elles méconnues ?

C’est justement une question à laquelle nous souhaitons répondre avec ce projet. Une première réflexion nous fait penser que l’implantation en bibliothèque d’un certain nombre d’artothèque les a rendues moins visibles du réseau de l’art contemporain et en conséquence des historiens de l’art. Le désengagement progressif du ministère de la Culture dans le financement des artothèques et l’absence de base de données des collections, comme il en existe une pour les collections des 22 FRAC, a sans doute également contribué à cette méconnaissance.

Quelle est la finalité de votre projet ?

Le projet ARP a pour ambition d’identifier les collections des artothèques publiques françaises, de créer une base de données ouverte afin d’interroger ces collections pour mieux cerner le rôle de soutien de ces établissements à la création artistique contemporaine, et de proposer leur étude en mettant à disposition un ouvrage de synthèse sur l’histoire de ces établissements et sur leurs engagements dans le soutien à la création à l’origine de leurs collections. En rassemblant l’une des plus importantes, voire la plus importante collection d’estampes et de photographies contemporaines françaises, la base de données créée fournira un outil indispensable à la recherche en histoire de l’art, en économie de l’art, en histoire des politiques culturelles, en histoire culturelle. Elle alimentera la réflexion sur des pratiques artistiques, des réseaux artistiques et permettra d’élaborer de nouvelles hypothèses de recherche en sciences humaines et sociales. Enfin, la base de données permettra aux artothèques de disposer d’un outil de valorisation de leurs collections afin de mettre en œuvre des procédures concrètes de labellisation des collections qu’elles recherchent afin de les préserver et de renforcer la connaissance sur leur valeur, leur qualité et leur inaliénabilité parfois ignorée. Cette base de données offrira la possibilité aux artothèques de mener des projets communs et individuels. Elle favorisera notamment, par la mise en commun des collections, l’organisation d’expositions temporaires entre établissements et aidera à la réalisation de productions éditoriales comme la publication de guides des collections. Elle permettra également aux artothèques de se rapprocher d’établissements régionaux de l’art contemporain afin de mettre en dialogue leurs collections, comme les FRAC avec lesquels elles partagent une histoire commune.

Quelles informations souhaitez-vous collecter auprès des artothèques ?

Face à l’absence de recherches sur les collections des artothèques, le projet ARP a pour ambition de collecter pour la première fois à l’échelle nationale les inventaires des collections des artothèques publiques françaises et toutes les données relatives à ces collections pour l’instant inaccessibles, qu’il s’agisse d’archives publiques ou privées, notamment celles des associations qui ont parfois géré ces établissements. Nous allons également mener des entretiens avec des figures majeures de la politique culturelle de la période de création des artothèques, des responsables d’artothèques, des artistes, des galeristes, des éditeurs et imprimeurs, et ce afin de répondre à nos nombreuses questions : Combien d’artothèques ont été créées depuis 1982 ? Combien d’œuvres les artothèques publiques ont-elles acquises ? Que conservent- elles aujourd’hui ? Que sont devenues les collections des artothèques fermées, comme celles de Toulouse, Saint-Brieuc, Valence ou Montpellier ? Sur quels critères se fondent les responsables des artothèques dans leur politique d’acquisition ? Quelle est la proportion d’artistes locaux, nationaux et internationaux dans les collections, et la proportion d’artistes femmes ? Quels ont été les effets de la politique d’acquisition de ces établissements sur l’économie de l’œuvre multiple en France ? Quels rôles les conseiller.ères artistiques, les collectionneur.euses, les critiques d’art, les galeristes, les directeur.rice.s de FRAC, les représentant.e.s des musées d’art contemporain etc. ont-ils joué sur la sélection des œuvres ?
Personne aujourd’hui ne peut répondre à ces interrogations. Cette absence conduit non seulement à méconnaître le rôle des artothèques sur les politiques culturelles, sur le marché de l’art et sur les carrières artistiques, mais aussi à n’avoir aucune vision globale des collections et à en sous-estimer la qualité et la valeur. Pourtant, les catalogues d’artothèques comptent des noms prestigieux français et étrangers de l’art contemporain depuis 1945 : Pierre Alechinsky, Dieter Appelt, Lewis Blatz, Sonia Delaunay, Valérie Jouve, Barbara Kruger, Sol LeWitt, Roy Lichtenstein, François Morellet, Joan Mitchell, Françoise Pétrovitch, Bernard Plossu, Gerhard Richter, Sophie Ristelhueber, Pierre Soulages, Claude Viallat, etc.

Cette base de données sera-t-elle accessible à tous ? et sous quelle forme ?

Bien entendu ! Le projet entre dans le cadre du plan national pour la science ouverte. La base de données est élaborée selon les principes FAIR, et conçue avec un modèle de description standard open source Dublin Core. Interopérable et implémentée dans l’outil open source OMEKA S, ce système nous permettra de la rendre accessible à tous, sur internet à partir d’un site dédié, et de manière pérenne. Une première version publique de la base de données qui prendra le nom de collections-artothèques devrait être mise publiquement en ligne durant le premier semestre 2025, elle sera à terme la plus grande base de données concernant les œuvres multiples (photographies et estampes) conservées dans des collections publiques françaises.

Captures d'écran de la base de données :

Base du projet ARP collection Artistes, fiche Philippe Cognée

Base du projet ARP collection Œuvres Chien et chat, Philippe Cognée, collection artothèque de La Rochelle

Les artothèques. Histoire(s) de collections III

Les rencontres « Les artothèques. Histoire(s) de collections » jalonnent l’agenda du projet de l’équipe ARP depuis son origine. Leur objectif est de faire dialoguer les approches théoriques et pratiques en donnant la parole aux théoriciens, aux chercheurs, aux responsables d’artothèques, aux artistes et aux professionnels de la culture. La troisième édition, qui s’est tenue le 28 mars dernier à la Galerie Colbert, a notamment introduit plusieurs questions et réflexions autour de la matérialité des œuvres, dans le cadre d’une table ronde sur la conservation préventive et la restauration puis de plusieurs communications consacrées à l’estampe, œuvre imprimée dont le procédé de fabrication nécessite de nombreux savoir-faire. L’angle historique de cette journée a été traité lors d’une table-ronde consacrée à l’artothèque de La Roche-sur-Yon et par l’intervention d’Arnaud Bertinet sur l’étude des archives du ministère de la Culture concernant les artothèques créées entre 1982 et 1986.
Cette journée a été également l’occasion pour l’équipe ARP de faire un état des lieux sur l’avancement du projet. Juliette Lavie a pu présenter quelques chiffres sur l’évolution de la base de données. Celle-ci compte à ce jour 7200 contenus. 60 établissements ont été créés et géolocalisés dans la collection qui comprend les artothèques en activité, les artothèques fermées et les établissements de dépôt où ont été versées les collections des établissements fermés. 2500 œuvres des collections d’Annecy, de Caen, de Poitiers, de La Rochelle et de Lyon ont été intégrées à la base, ainsi que 4100 noms d’artistes et 400 noms de galeries et d’éditeurs. Très impliqués dans le projet, les professionnels des artothèques travaillent à la mise à jour de leurs inventaires avant de les envoyer à l’équipe ARP. Grâce à leur investissement, le projet dispose aujourd’hui de 25 inventaires complets dont les données sont traitées et intégrées par les étudiantes et étudiants du master Patrimoine et musées de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, mobilisés sur le projet.

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Le projet :

Le projet Les artothèques publiques françaises et leurs collections 1982-2022 est lauréat de l’AAPG ANR CE27 - Études du passé, patrimoines, cultures (ANR-22-CE27-0007) pour une période de financement de 4 ans à compter de janvier 2023.

Membres de l’équipe : Arnaud Bertinet, Sophie Cras, Catherine Wermester, Juliette Lavie, Gwenn Riou, Zinaïda Polimenova.

Étudiantes de Master 1 et 2 présentes au sein du projet : Hélène Vaubert et Nine Victor du Master 1 Patrimoine & Musées, Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Membres du comité scientifique : Tristan Azzi (UR 4150 EDS Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Manuel Charpy (In Visu UAR 3103 CNRS/INHA), Élodie Derval (Artothèque d’Angers), Emmanuel Pernoud (Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Aurélie Perreux (Artothèque de Saint-Priest), Pierre Pinchon (Aix-Marseille Université), Dominique Poulot (Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Isabelle Reusa (Videomuseum), Béatrice Salmon (Cnap), Valérie Sandoz (Artothèque de Villeurbanne Mlis), Philippe Sénéchal (Université de Picardie Jules Verne, Président du Comité national de l’estampe CNE), Gilles Soubigou (DRAC Auvergne Rhône-Alpes), Isabelle Tessier (ADRA Artothèque de Vitré), Julie Verlaine (Université de Tours).

Partenaires Institutionnels : Association de Développement et de Recherche sur les Artothèques (ADRA), Centre national des arts plastiques (Cnap), Comité national de l’Estampe (CNE).

Prestataire : In Visu (UAR 3103 CNRS/INHA)

Carnet de recherche du projet

 

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Crédits photos :
Photo de couverture : Artothèque d'Angoulême © DR
Artothèque de La-Roche-sur-Yon, espace de prêt © Artothèque de La Roche-sur-Yon
Artothèque de Vitré-Communauté © DR
Artothèque Grand Est/Plus vite. Relais de Pont-à-Mousson © DR
Photos d’équipe ARP et de la journée d’étude : © Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne