60 ans d’histoire sociale
Le Centre d’histoire sociale des mondes contemporains - CHS (CNRS, Paris 1 Panthéon-Sorbonne) a fêté ses 60 ans au Campus Condorcet les 26 et 27 mars 2026. Au cours de ces deux journées, de nombreuses tables rondes, une ciné-conférence, la remise du prix Jean Maitron ou encore le vernissage d’une exposition ont été organisés par l’équipe du laboratoire.
En introduction de la première journée du colloque, Pierre Paul Zalio, président du Campus Condorcet, Violaine Sebillotte, vice-présidente de la commission de la Recherche du conseil académique de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Antoine Petit, président directeur général du CNRS, ont exprimé leur enthousiasme à l’égard de ces journées. Un laboratoire « entre recherche vivante et archives de la recherche » comme l’a qualifié Pierre Paul Zalio président du Campus Condorcet, qui accueille depuis 2020 le CHS. Violaine Sebillote, au nom de la présidente de l’université Christine Neau-Leduc a insisté sur le rôle du CHS dans l’entrée à l’université de l’étude du mouvement ouvrier, du syndicalisme et des acteurs et actrices du mouvement social : « une contribution majeure animée par un esprit de justice dont Paris 1 Panthéon-Sorbonne est très fière. » La figure de Jean Maitron, co-fondateur du laboratoire, a également été célébrée par Antoine Petit, son petit-fils, entre anecdotes d’enfance et témoignages de son engagement. Ces deux journées ont été l’occasion de revenir sur la création du laboratoire, ses évolutions au cours du temps et sa riche actualité.
Le CHS à l’origine…
La création du laboratoire a été encouragée par la volonté de faire rentrer l’histoire ouvrière à l’université, en positionnant le CHS comme laboratoire pionnier de la recherche historique sur l’histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme. Benjamin Laillier, doctorant à l’université d’Évry Paris Saclay qui consacre sa thèse à Jean Maitron et à l’histoire ouvrière en France de 1945 aux années 1970, a décrit le contexte de création du CHS et l’incarnation forte de Jean Maitron. Au départ, un Institut français d’histoire sociale a été créé dans les années 1950 par des historiens et historiennes qui travaillaient sur l’histoire du mouvement ouvrier, appelée ensuite « histoire ouvrière ». Dans les années 1960, les universitaires se penchent davantage sur le sujet et de nombreuses thèses y sont consacrées : « l'histoire ouvrière dispos[e] progressivement de connaissances d'universitaires légitimes, associées à des trajectoires sociales ascendantes, je pense à Michelle Perrot, Madeleine Rebérioux, Annie Kriegel, Claude Villard, ou encore Roland Trempé » a précisé Benjamin Laillier. Une véritable institutionnalisation de l’histoire ouvrière devient possible et entre dans le champ universitaire. Instituteur puis historien, Jean Maitron fut un historien militant de l'histoire ouvrière en France. En 1966, il fonde à l’Université de Paris le Centre d’histoire du syndicalisme devenu le Centre d’histoire sociale des mondes contemporains avec le soutien d’Ernest Labrousse, grand spécialiste de l’histoire économique et sociale. Cette fondation académique est considérée par Benjamin Laillier comme : « le premier acte instituant la reconnaissance universitaire de l'histoire ouvrière ». Jean Maitron crée également une revue scientifique Le Mouvement social ainsi qu’une œuvre collective de référence Le Maitron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français et du mouvement social, qui réunit aujourd’hui plus de 230 000 notices de militantes et militants. De plus, la création du CHS s’inscrit dans une histoire résolument collective et incarnée comme l’a souligné Emmanuel Bellanger. Le directeur du CHS insiste sur l’engagement de la première génération des chercheurs et enseignants du laboratoire : le rôle de Jean-Louis Robert ancien directeur du laboratoire, celui de Jacques Giraud « compagnon de route de Jean Maitron […] à qui nous devons les orientations scientifiques originelles de ce laboratoire » ou encore le soutien au CHS, dans les années 1970, d’Hélène Ahrweiler, première présidente de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Le laboratoire a rencontré des difficultés au cours de son histoire, notamment à sa création à laquelle le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche de l’époque s’était opposé. Mais de grandes réussites ont aussi vu le jour, notamment d'importants colloques. Emmanuel Bellanger a cité par exemple un colloque réunissant historiens et historiennes pour découvrir l’histoire du Parti Communiste Français dans les années de guerre. Le laboratoire est donc associé à une figure militante et intellectuelle forte, Jean Maitron qui personnifie l’histoire sociale « écrite avec, pour et par les militants », mais le CHS possède également une mission plus originale, celle de collecter les archives du mouvement social. Cette collecte a donné naissance à la bibliothèque Jean Maitron désormais accueillie à l’Humathèque du Campus Condorcet.
Le CHS à l’épreuve du temps
Né d’un véritable ancrage scientifique dans le mouvement ouvrier et le mouvement social, le CHS a élargi ses thématiques au fur et à mesure des années. Emmanuel Bellanger a utilisé l’image d’une pépinière, qui sème, voit grandir, et s’incarne dans plusieurs générations d’historiens et d’historiennes, d’enseignants et d’enseignantes à l’université mais aussi dans le secondaire, notamment en Seine Saint-Denis, et sans oublier les générations de militantes et militants pour qui Jean Maitron personnifie l’histoire héroïque du mouvement social. Le CHS a formé des milliers d’étudiants en master et a vu soutenir plus de 200 thèses en histoire sociale. Depuis sa fondation, le CHS apporte une expertise sur trois domaines : l’histoire sociale du politique, l’histoire sociale des sociétés urbaines et l’histoire sociale de la culture et des sociétés culturelles. Au cours de ses six décennies d’existence, le CHS s’est bâti autour de deux visions de l’histoire souvent présentée comme antagonistes, la première inscrite dans le mouvement social, anarchiste, communiste et syndicaliste et la seconde plus réformiste prônant davantage le compromis républicain et ses réformes sociales. Malgré ces différences, l’unité dans la diversité du laboratoire a été mise à l’honneur dans l’ensemble des prises de paroles.
La première table ronde intitulée « Du Centre d’histoire du syndicalisme au Centre d’histoire sociale » invitait un ancien directeur et deux anciennes directrices du laboratoire entre 1979 et 2019 : Antoine Prost, professeur émérite, Annie Fourcaut, professeure émérite et Pascale Goetschel professeure à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. La seconde table ronde, modérée par Timothée Bonnet, responsable du service des archives de l’Humathèque, s’intéressait l’histoire du CHS et ses fonds d’archives avec Anne-Sophie Bruno, maîtresse de conférences à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Danielle Tartakowsky, professeure émérite à Paris 8 et présidente du conseil scientifique du Campus Condorcet, et Rossana Vaccaro, ingénieure de recherche émérite au CNRS et directrice de la bibliothèque Jean-Maitron pendant 20 ans.
« Assurément le CHS compte bien jouer les prolongations, surtout aujourd’hui, car il a trouvé à s’épanouir à Aubervilliers dans cette cité des humanités, qui fait de la question sociale la pierre angulaire d’un projet scientifique et de science avec et pour la société » Emmanuel Bellanger, directeur du CHS
La remise du prix Jean Maitron
Chaque année, depuis 1989, le prix Jean Maitron récompense un mémoire en histoire et en sciences sociales. Le prix a été créé quelques mois après la mort de Jean Maitron et son jury est composé de façon paritaire entre syndicalistes et universitaires. Cette année, le jury a noté un accroissement des mémoires portant sur des questions étrangères. Sacha Domèce a remporté le prix Maitron pour son mémoire de master 2 « Les Femmes libres du Kurdistan. Essor d’un mouvement féministe dans la lutte armée et l’espace carcéral en Turquie, en Syrie et au Kurdistan de 1978 à nos jours » réalisé sous la direction de Sophie Baby à l’Université de Bourgogne-Europe.
Les doctorantes et doctorants du CHS
Ce qui fait vivre le CHS, ce sont aussi les nombreux doctorantes et doctorants du laboratoire et de l’École doctorale d’Histoire de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Quatre d’entre eux ont présenté une restitution du questionnaire « Trajectoires des ancien.nes doctorant.es » sur la base d’une liste de 161 thèses soutenues entre 1985 et 2024. Louise Bur Palmieri, Romane Carballo, Maxence Demeule et Lara Seradj se sont intéressés à l’évolution des thématiques des mémoires de master et des thèses ainsi qu’à la valorisation de la recherche, aux conditions matérielles de la réalisation de la thèse ou encore aux trajectoires post-doctorales des étudiants. La plupart des réponses concernait des thèses soutenues entre 2000 et 2020. D’une part, un peu moins de la moitié des docteurs interrogés ont effectué leur mémoire au CHS et ont gardé les mêmes directeurs pour leur thèse, révélant ainsi une certaine continuité dans l’encadrement scientifique. D’autre part, les doctorants ont mis en lumière une continuité thématique puisque la plupart des thèses semble prolonger le mémoire de master en approfondissant ou élargissant le sujet choisi. À partir de trois exemples, les doctorants ont montré l’évolution de la valorisation de la recherche au sein du laboratoire. Concernant les financements, la moitié des personnes interrogées a bénéficié d’un financement dédié : contrats doctoraux, bourses de recherche et plus rarement des contrats CIFRE. À l’échelle nationale : 53% des doctorants issus des sciences humaines et sociales bénéficient d’un financement dédié, un pourcentage faible comparé aux autres disciplines (98% en sciences exactes et 86% en sciences du vivant). Certaines questions de l’enquête concernaient les difficultés rencontrées par les anciens doctorants du CHS. Par exemple, concilier la vie de famille avec la thèse ou encore concilier un emploi à temps plein pour les personnes n’ayant pas obtenu de financement. Enfin, après la soutenance les trois quarts des personnes interrogées ont déclaré occuper un emploi autre que celui d’enseignant-chercheur titulaire. Ce questionnaire représente un véritable pont entre les docteurs et les doctorants actuels, soulignant un intérêt scientifique durable pour les thématiques originelles du CHS, adapté aux évolutions des sociétés.
Une table ronde a ensuite été organisée par les doctorants, modérée par Justine Isenbrandt avec Matis Bloch, Jeanne Deville, Pierre Lecerf et Chloé Nejma Rondeleux. Chacun a pu exposer ses sujets de recherche, ses méthodes et ses difficultés. Les doctorants ont insisté sur le soutien des équipes du CHS tant au niveau administratif que scientifique face aux contraintes qu’ils ont rencontrées : financements des missions de recherche, accès aux sources selon les sujets, articulation entre la vie personnelle et professionnelle…
Pour clôturer la première journée, une ciné-conférence « Le Front populaire par ses films », animée par Adeline Blaszkiewicz a été organisée autour de quatre films historiques de Ciné-Archives présentés par Pascal Ory et Tangui Perron. Lors de la deuxième journée, d’autres tables rondes ont eu lieu, sur « L’expérience de l’intervention sociale pour un laboratoire scientifique », sur « Les études “aréales” au CHS ? », sur les « Allers-retours : recherche, politique et société » ou encore sur « Les mondes contemporains de l’histoire sociale : expériences internationales », respectivement animées par Isabelle Lespinet-Moret, Sylvie Thénault, Doria Le Fur et Candice Raymond. Enfin, à la suite des conclusions des journées par Fabien Archambault, le public a assisté au vernissage de l’exposition « Les Bals clandestins durant la Seconde Guerre mondiale » présentée par Pascale Goetschel et Alain Quillévéré.
La programmation de ces journées anniversaire a véritablement reflété les projets et initiatives du CHS inscrits dans les orientations des SAPS, les sciences avec et pour la société. Son objectif premier de collecte des archives a permis au laboratoire de devenir un espace d’ouverture pour les chercheurs et les chercheuses. L’idée est de produire une recherche collaborative et ouverte, au gré des évolutions de la société. Les deux journées ont insisté sur les transformations du CHS au fil des années, d’abord dans sa localisation : depuis la Sorbonne jusqu’au Campus Condorcet à Aubervilliers, et dans les chantiers de recherche élaborés au sein du CHS décrit comme un « laboratoire d’intervention social » à l’image des projets tels que la Chaire Santé de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, la « ville informelle » et la science participative (recherche participative sur la jeunesse dans les quartiers populaires), ou encore les nombreuses expositions et initiatives pour tous les publics portées les membres du CHS : « Les bals clandestins », « Respirer », « Banlieues chéries » (exposition au Palais de la Porte Dorée )... sans oublier les films documentaires du CHS réalisés par Jeanne Menjoulet.
Retrouver les photos des 60 ans du CHS ici ainsi que le programme des journées ici.
Focus sur les doctorantes et doctorants ayant participé aux 60 ans du CHS :
Matis Bloch : sujet de thèse : Villejuif, la banlieue rouge et le Grand Paris : les reconfigurations du communisme municipal dans une métropole capitale (XXe – XXIe siècles). École doctorale de rattachement : École doctorale d'Histoire. Laboratoire de rattachement : Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (UMR 8058). Directeurs de thèse : Emmanuel Bellanger (directeur de recherche CNRS, CHS) et Jean-Louis Briquet (directeur de recherche CNRS, CESSP).
Louise Bur Palmieri : sujet de thèse : Les femmes, le parti et le syndicat. Une histoire de genre, de classe et de dominations dans l'entre-deux-guerres. École doctorale de rattachement : École doctorale d'Histoire. Laboratoire de rattachement : Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (UMR 8058). Directeurs de thèse : Emmanuel Bellanger (directeur de recherche CNRS et membre du CHS) et Julian Mischi.
Romane Carballo : sujet de thèse : La banlieue pavillonnaire des années 1940 aux années 2000 : territoires, sociétes, politiques. École doctorale de rattachement : École doctorale d'Histoire. Laboratoire de rattachement : Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (UMR 8058). Directeurs de thèse : Emmanuel Bellanger (directeur de recherche CNRS, CHS) et Charlotte Vorms (maîtresse de conférences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).
Maxence Demeule : sujet de thèse : Administrer le travail en Afrique : une question internationale. Le rôle des inspecteurs du travail, des experts et des organisations internationales (OIT, CCTA) de la Seconde Guerre mondiale au lendemain des indépendances. En co-direction entre l’ENS de Lyon et l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Directrices de thèse : Isabelle Lespinet-Moret (professeure à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et de Pascale Barthélémy (ENS de Lyon, LARHRA).
Jeanne Deville : sujet de thèse : Travailler et survivre en pays noir. Une histoire sociale de la santé au travail dans les bassins miniers, France-Belgique, milieu du XIXe siècle – fin du XXe siècle. École doctorale de rattachement : École doctorale d'Histoire. Laboratoire de rattachement : Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (UMR 8058). Directrice de thèse : Judith Rainhorn (professeure à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).
Justine Isenbrandt : sujet de thèse : Entre philanthropie et productivisation : les écoles de travail juives en France de l’Émancipation à la reconstruction. École doctorale de rattachement : École doctorale d'Histoire. Laboratoire de rattachement : Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (UMR 8058). Directrice de thèse : Laura Hobson Faure (professeure à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).
Pierre Lecerf : sujet de thèse : Gouverner la sècheresse ? Une histoire environnementale de la pénurie d'eau : Lille et Birmingham (années 1890-années 1990). École doctorale de rattachement : École doctorale d'Histoire. Laboratoire de rattachement : Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (UMR 8058). Directeurs de thèse : Emmanuel Bellanger (directeur de recherche CNRS, CHS) et Stéphane Frioux (professeur à l'université Lumière Lyon 2).
Chloé Nejma Rondeleux : sujet de thèse : Être journaliste dans les années 1980 en Algérie : une profession en quête d'affirmation. École doctorale de rattachement : École doctorale d'Histoire. Laboratoire de rattachement : Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (UMR 8058). Directrices de thèse : Sylvie Thénault (directrice de recherche CNRS, CHS) et Leyla Daklhi (chargée de recherche CNRS).
Lara Seradj : sujet de thèse : Mères, femmes au travail, qui protège-t-on ? Une histoire sociale du congé de maternité en France (1892-1975). École doctorale de rattachement : École doctorale d'Histoire. Laboratoire de rattachement : Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (UMR 8058). Directrice de thèse : Judith Rainhorn (professeure à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).
Comité d’organisation des 60 ans du CHS : Fabien Archambault, Emmanuel Bellanger, Timothée Bonnet, Camille Bourdiel, Doria Le Fur, Isabelle Lespinet-Moret, Candice Raymond, Sylvie Thénault et les doctorantes et doctorants du CHS.