Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Recherche

Vingt mille ans d’art rupestre en forêt de Fontainebleau

Le sud du Bassin parisien abrite une concentration exceptionnelle d’art rupestre préhistorique sous la forme de gravures tracées dans des cavités de grès. Attribués au Paléolithique récent et au Mésolithique, ces abris gravés constituent un fabuleux terrain de recherche archéologique. Reportage en forêt de Fontainebleau avec le préhistorien Boris Valentin.

Boris Valentin est professeur de préhistoire à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre de l’UMR TEMPS (CNRS, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Université Paris Nanterre). Spécialiste du Paléolithique récent, il a mené des recherches sur des sites archéologiques majeurs tels qu’Étiolles et Pincevent et depuis dix ans sur l’art rupestre préhistorique du Bassin parisien. Depuis 2017, il coordonne à ce propos le programme collectif de recherche ARBap « Art rupestre préhistorique dans les chaos gréseux du Bassin parisien. Étude, archivage et valorisation ». Ce programme financé par la DRAC Île-de-France réunit une vingtaine de chercheurs de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, de Sorbonne Université et de l’INRAP ainsi que plusieurs membres du GERSAR (Groupe d’études, de recherches et de sauvegarde de l’art rupestre), une association de chercheurs bénévoles qui depuis 1975 prospecte, inventorie et étudie les nombreuses cavités de la région.

Un site archéologique unique en Europe

C’est dans le sud de l’Île-de-France, sur une surface d’environ 2 000 km2 entre Nemours (77) et Rambouillet (78), que se trouvent près de 3 000 cavités gravées (appelées également abris ornés) qui ont été inventoriées depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Les gravures (ou pétroglyphes) qu’elles contiennent, sont tracées à l’intérieur de cavités naturelles issues des platières de grès formées il y a 30 millions d'années et dont certaines sont aujourd’hui démantelées sous forme de chaos (blocs dégagés par l'érosion).

Les découvertes de ces abris ornés ont commencé vers 1860, mais les premiers travaux archéologiques ont véritablement débuté dans les années 1950 avec la fouille d’un certain nombre d’abris. Mais c’est dans les années 80 que les premières hypothèses solides de datation des gravures ont été formulées, notamment par des archéologues amateurs du GERSAR.

Vue de chaos de blocs de grès en forêt de Fontainebleau
Pascal Levy / Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Un des sites, localisé entre Milly-la-Forêt et Fontainebleau, présente trois cavités abritant des gravures. Il est situé en plein cœur de la forêt domaniale des Trois-Pignons, bien connue des randonneurs et des amateurs d’escalade et tout proche du parc naturel régional du Gâtinais français. Le paysage forestier qu’il présente aujourd’hui et bien différent de celui de la steppe rase du Paléolithique, sans aucun arbre avec un sol complètement dénudé. Pour Boris Valentin, cet aspect paysager a joué un rôle très important dans le choix du site pour l’art rupestre, car il se détache du paysage environnant : « Il y a 20 000 ans, le site se voyait à des kilomètres à la ronde. Il faut imaginer des buttes de sables étincelants avec les blocs de grès situés au-dessus, bien visibles, qui donnaient au paysage un aspect monumental tout à fait prodigieux. Ce paysage était très proche 10 000 ans plus tard, au Mésolithique, avec peut-être un peu de végétation pionnière éparse en plus ».

Pascal Levy / Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Pascal Levy / Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Des quadrillages et sillons vieux de 10 000 ans

Les recherches archéologiques et historiques récentes ont permis de préciser la chronologie d’occupation de quelques sites de référence et d’attribuer une grande majorité des gravures au Mésolithique (-11 500 / -7 000), période durant laquelle évoluaient les derniers chasseurs-cueilleurs de l’Holocène, période interglaciaire dans laquelle nous vivons encore actuellement.

De multiples indices conduisent les chercheurs à attribuer ces gravures à une époque particulière du Mésolithique, les environs de -10 000. Les fouilles de plusieurs cavités ornées habitées par l’homme ont permis d’identifier précisément cette époque. Des études de traces permettent d’affirmer que les objets en silex trouvés dans le sol sableux de ces petites grottes, qui servaient au quotidien à couper ou percer - comme des pointes de flèches par exemple - ont été recyclés pour graver le grès. La comparaison des motifs retrouvés dans différents abris a permis de cerner un répertoire de motifs de quadrillages et de sillons, attribués à cette période du Mésolithique, où l’art rupestre est géométrique et non figuratif. « Pour l’instant, nous nous appuyons uniquement sur des faisceaux de présomption, précise Boris Valentin, il est courant que l’on raisonne ainsi en préhistoire. Nous avons essayé de vérifier nos hypothèses chronologiques en datant les dépôts de calcite présents sur certaines gravures, mais malheureusement la qualité de la calcite présente sur le massif n’est pas suffisante. Nous avons aujourd’hui un petit espoir grâce à un procédé de datation par nucléides cosmogéniques. Cela consiste à dater des abris cassés par l’érosion en mesurant le temps d’exposition des cassures aux rayonnements cosmiques, c’est une voie qui s’ouvre depuis peu ». 

Gravures attribuées au Mésolithique
Pascal Levy / Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Ces motifs du Mésolithique présentent des séries de sillons parallèles presque sculptés et aussi des quadrillages gravés plus finement. Ces derniers forment de vraies unités visuelles, purement artificielles. Le mystère demeure sur leur signification. De nombreuses interprétations et hypothèses ont été proposées et beaucoup d’entre elles ont été écartées au fil du temps et des réflexions. Boris Valentin s’en tient prudemment à des généralités et surtout à des questions pour relancer la recherche : « Est-ce que ces gravures étaient destinées à être vues par quelqu’un d’autre que ceux qui les réalisaient, cela est très difficile à vérifier. On peut juste constater que nous sommes, avec les quadrillages, face à des motifs qui sont circonscrits et qui présentent probablement une unité de sens. L’hypothèse minimale est de dire que, comme dans toutes les sociétés à tradition orale, des graphismes ont eu une utilité mnémotechnique. Et dans ces sociétés, ces motifs répétitifs font souvent référence à l’espace ou au temps. Mais impossible ici de vérifier s’il s’agit de cartographie, d’un système de numération ou d’autre chose encore ».

Des gravures figuratives bien plus anciennes

La majorité des gravures des sites de Fontainebleau auraient donc été réalisée il y a 10 000 ans environ. Mais d’autres abris ornés, plus rares, sont beaucoup plus anciens. C’est le cas de trois sites parmi les 3 000 référencés, dont les gravures sont rattachées au Paléolithique récent (-42000 / -11500 ans). Parmi ces œuvres, l’une représente deux chevaux encadrant un pubis féminin. Par leur style, les chevaux gravés ressemblent fortement à ceux représentés dans la grotte de Lascaux il y a 20 000 ans. Pour Boris Valentin, plusieurs caractéristiques confirment l’estimation de cette datation : « Plusieurs arguments nous permettent de caler chronologiquement des œuvres qui ne sont pas datables directement, car contrairement à des dessins au charbon, on ne peut pas attribuer un âge à des gravures en les datant par le carbone 14. Pour ce qui est du Paléolithique, ce sont uniquement des comparaisons stylistiques à propos des gravures animalières qui nous permettent des rapprochements chronologiques. Les disproportions du cheval, ses pattes arrière très légèrement décrochées du ventre pour simuler la tridimensionnalité et le traitement conventionnel des sabots sont des caractéristiques que l’on ne retrouve que sur les animaux représentés à Lascaux. Nous savons par ailleurs que l’association entre animaux et pubis féminin est une association récurrente dans l’art Paléolithique. Pour sculpter ce pubis, les formes naturelles de la cavité ont été mises à profit, les rainures de la roche ont été complétées par des fentes créées de la main de l’homme. Des traces caractéristiques de l’utilisation d’outils de silex avec des gestes de burinage et de rainurage, sont encore bien visibles. Ces fentes ont été façonnées pour faciliter l’écoulement de l’eau à l’extrémité du pubis en cas de forte pluies. C’est une véritable installation artistique de l’époque de Lascaux ». 

Un cheval gravé il y a 20 000 ans
©Emilie Lesvignes/ PCR ARBap
Pascal Levy / Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Pascal Levy / Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Du Paléolithique à nos jours

Les témoignages préhistoriques ne sont pas les seules traces laissées sur les parois des cavités de Fontainebleau. Les chercheurs ont répertorié des gravures datées de la période des premiers agriculteurs (vers - 5 000) et de la transition entre l’âge de Bronze et l’âge du Fer (- 3000). Les grottes comportent également des témoignages bien identifiables du Moyen-Âge, des graffitis depuis le XVIIe, d’autres de la fin XIXe et du début XXe quand beaucoup de gens ont su écrire leurs noms suite aux lois Ferry. L’inventaire se termine à notre époque, car il existe également des graffitis contemporains qui, malheureusement, détruisent parfois le patrimoine plus ancien.

Boris Valentin
Pascal Levy / Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Une science collaborative au service de la recherche

Le programme ARBap s’appuie sur des prospections, des fouilles, des relevés, des études géologiques et des analyses spatiales. L’ambition est d’approfondir la connaissance des rituels paléolithiques et mésolithiques et de préciser leur répartition et leur datation. Les compétences scientifiques des universitaires sont associées à celles des bénévoles très actifs du GERSAR. Pour Boris Valentin, cette coopération est fondamentale : « nous travaillons main dans la main avec une dizaine de bénévoles, nous partageons des actions de recherche communes et de nombreuses réflexions. Leur goût pour la recherche méthodique et leur parfaite connaissance des sites nous sont extrêmement utiles. Ils ont répertorié la majeure partie des 3000 abris connus à ce jour et sont à l’origine de découvertes majeures. C’est eux par exemple qui ont trouvé en 2014 plusieurs sites gravés protohistoriques tout à fait extraordinaires qui datent de la fin de l’âge de Bronze. Ils sont nos informateurs, ils prospectent, inventorient et transmettent au service régional de l’archéologie. Nous travaillons ensemble dans le cadre d’une science coopérative et participative ». 

Un patrimoine à valoriser et à préserver

Ce riche patrimoine historique est malheureusement menacé car situé au milieu d’une zone très touristique et très fréquentée. Les parois friables des cavités s’érodent avec le temps et les gravures sont fragilisées par les frottements lors d’intrusion dans les abris. « Nous constatons finalement assez peu de dommages en proportion de la forte fréquentation des lieux. Mais il y a des tout de même des dégradations, la plupart par inadvertance, comme des feux de bivouacs par exemple qui provoquent des dégâts irréparables. On voit également des usures et des déprédations plus agressives avec des sur-gravures, jusqu’à du vandalisme véritable avec des graffitis » précise Boris Valentin.

L’équipe de recherche déploie des actions de prévention en lien avec le GERSAR, l'Office National des Forêts et les monuments historiques car certains abris sont classés, « nous avons travaillé à une communication bienveillante pour sensibiliser les promeneurs et les curieux. Ces messages sont respectés, donc c’est bon signe. Nous avons réalisé des petites affichettes que nous avons glissées dans une centaine d’abris, ainsi que de la signalétique préventive. Le site où se trouve l’œuvre de l’époque de Lascaux est protégé par des barrières en bois et des pièges photos. Nous développons également avec l’association ArkéoMédia un programme de valorisation et de sensibilisation en direction des scolaires. 10 000 écoliers ont été touchés à ce jour grâce à ce programme mené en partenariat avec le Parc naturel régional du Gâtinais français. Notre objectif est de sensibiliser ces différents publics afin que chacun devienne protecteur de ce patrimoine très fragile ».

Pascal Levy / Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Pascal Levy / Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Pour alimenter ce programme de sensibilisation, de prévention et de sauvegarde, l’équipe de recherche constitue une base de données iconographique. Un des projets consiste à numériser certains abris au moyen de l’imagerie 3D par photogrammétrie. Déjà dix-huit abris de référence ont été numérisés. Ces données permettront notamment de restituer les réalités volumétriques et dimensionnelles des gravures. En parallèle, les chercheurs souhaitent mettre en place des visites virtuelles, via des vues 360 degrés ou avec de la réalité augmentée accessible par des QR-codes présents sur des publications imprimées. Des visites virtuelles et des vidéos sont déjà accessibles sur le site internet du Parc naturel régional du Gâtinais français.

L’équipe a fait également réaliser par fraisage numérique deux répliques de parois visibles au Musée départemental de préhistoire d'Île-de-France de Nemours. Boris Valentin y est actuellement accueilli en résidence pour aider à élaborer un projet scientifique et culturel, « je travaille avec les équipes du musée autour du projet de rénovation de l’exposition permanente. Audrey Traon-Maingaud, la conservatrice du musée, souhaite notamment y introduire un parcours sur l’art. Dans ce cadre nous avons l’espoir de réaliser plusieurs nouveaux fac-similés immersifs ».

Chaque année, l’équipe de recherche accueille des étudiants en stage. En outre, plusieurs masters, thèses et post-doctorats accompagnent ce projet pour apprécier, par exemple, le poids des contraintes géologiques dans la répartition spatiale des abris ornés ou bien analyser, dans une perspective sociologique, la relation des riverains actuels aux lieux gravés. Par ailleurs, une quinzaine de créateurs contemporains (photographes, écrivains, peintres et même danseurs) travaillent autour de ces lieux, ce qui contribue à leur appropriation collective respectueuse.

De leur côté, chercheurs et bénévoles continuent inlassablement d’arpenter la forêt de Fontainebleau pour mieux comprendre et préserver ce précieux patrimoine, témoin de l’activité de nos ancêtres il y a plusieurs milliers d’année.

 

ARBap - Art rupestre préhistorique dans les chaos gréseux du Bassin parisien. Étude, archivage et valorisation

Porteur du projet : Boris Valentin (Paris 1 Panthéon-Sorbonne, UMR 8068 Temps)
Principaux financements : DRAC Île-de-France, Centre National de Préhistoire, Inrap
Partenaires du projet : Paris 1 Panthéon-Sorbonne, UMR TEMPS, Museum National d’Histoire Naturelle, Sorbonne Université, GERSAR, Parc naturel régional du Gâtinais français, Office National des Forêts.
Participants : Alain Bénard (Amis de la Forêt de Fontainebleau), François Bétard (Sorbonne-Université), Béatrice Bouet (DRAC/SRA Île-de-France), Alexandre Cantin (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, UMR 8068 Temps), Pierre Bouillot (GERSAR), François Bougnères (Summum 3D), Isabelle De Miranda (ArkéoMédia, UMR 8068 Temps), Cynthia Domenech-Jaulneau (DRAC/SRA Île-de-France), Patrick Dubreucq (Amis de la Forêt de Fontainebleau), Colas Guéret (CNRS, UMR 8068 Temps), Rosalie Jallot (Inrap), Jean-Yves Lacroix (GERSAR), Émilie Lesvignes (UMR 8068 Temps), Nathalie Le Tellier-Becquart (UMR 8068 Temps), Florence Mousset (DRAC/SRA Île-de-France), Cécile Olivier (Inrap), Michel Rey (GERSAR), Éric Robert (MNHN, UMR 7194 HNHP), Thomas Sagory (Ministère de la Culture, Musée d’Archéologie nationale), Bénédicte Souffi (Inrap), Benoit Touchard (Summum 3D), Régis Touquet (Inrap), Salome Tudoce (CY Paris Cergy université), Laurent Valois (GERSAR), Lisa Veysset (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).

Pour en savoir davantage

Sapiens en France 35 000 ans d’histoire Boris Valentin Éditions Tallandier, 2026
Sapiens en France

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35 000 ans d’histoire
Boris Valentin
Éditions Tallandier, 2026
 

 



 

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Éditions de l’INHA (collection « Dits »), 2024