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Tourisme et patrimoine : une fabrique réciproque

Rencontre avec Maria Gravari-Barbas (EIREST, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) autour du programme de recherche et de valorisation « La fabrique touristique du patrimoine », co-porté avec Edith Fagnoni (UR Médiations, Sorbonne Université). 

Le projet SPHINX (Sciences du Patrimoine : Héritage, Innovation, enjeuX) est porté par Sorbonne Université et de nombreux partenaires dont Paris 1 Panthéon-Sorbonne. « La fabrique touristique du patrimoine » est le 4e programme du projet. 

5 questions à Maria Gravari-Barbas, professeure à Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

Le projet SPHINX est un projet comportant de nombreux partenaires dont l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et réparti en treize programmes. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Quelle est l’implication de Paris 1 Panthéon-Sorbonne dans ce projet ? 

Le projet SPHINX est l’un des six projets en sciences humaines et sociales financés dans le cadre du plan d’investissement France 2030. Consacré au patrimoine culturel, il vise à développer, à l’échelle nationale et européenne, une expertise scientifique susceptible d’accompagner sa connaissance, sa gestion et ses transformations face à trois grands enjeux interdisciplinaires : la fabrique du patrimoine, les patrimoines empêchés et les patrimoines partagés.

Le consortium rassemble douze institutions françaises de recherche de premier plan et près de 57 partenaires académiques et institutionnels, en France et à l’international. En portant ou co-portant trois des programmes de recherche, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne est, aux côtés de Sorbonne Université, établissement porteur du projet, l’un des partenaires les plus fortement engagés dans le consortium.

La force de SPHINX réside cependant moins dans l’addition de ces compétences que dans leur mise en réseau et dans l’articulation étroite entre production de connaissances, médiation scientifique et valorisation des résultats auprès de la société. L’ambition est non seulement de renouveler les savoirs sur le patrimoine et de les diffuser largement, mais aussi de construire des outils, des méthodes et des dispositifs permettant aux acteurs publics, privés et associatifs de s’en saisir dans leurs propres pratiques.

Vous co-portez le programme 4 « La fabrique touristique du patrimoine » du projet, quels sont les objectifs et enjeux de ce programme ? 

Le programme part d’un constat relativement simple, mais dont toutes les conséquences n’ont pas encore été tirées : le tourisme n’est pas seulement un usager ou un « consommateur » de patrimoines constitués indépendamment de lui. Historiquement, il est aussi un puissant producteur de patrimoines.

Cette production est d’abord matérielle. Depuis la fin du XVIIIe siècle, les pratiques touristiques ont produit des lieux, des paysages, des architectures, des infrastructures et des objets spécifiques (stations thermales et balnéaires, hôtels, équipements de loisirs, moyens de transport, belvédères, sentiers, etc.)  dont une partie est aujourd’hui reconnue comme patrimoniale. Mais cette production est également symbolique : le « regard touristique » sélectionne des lieux, des pratiques, des objets ou des représentations, leur attribue des valeurs et contribue ainsi à leur patrimonialisation. Il peut même faire patrimoine de réalités qui n’étaient pas nécessairement perçues comme telles par les sociétés locales.

C’est cette relation complexe et réciproque que nous souhaitons analyser. Il ne s’agit donc plus seulement d’étudier les effets du tourisme sur le patrimoine, mais de comprendre comment tourisme et patrimoine se construisent mutuellement, dans des contextes historiques, sociaux et géographiques différents.

Cette perspective conduit également à déplacer une question aujourd’hui très présente dans le débat public. Les rapports entre tourisme et patrimoine sont souvent abordés soit sous l’angle économique — le patrimoine comme ressource d’attractivité —, soit sous celui des menaces que les fréquentations touristiques peuvent faire peser sur les sites, notamment dans le contexte du surtourisme. Ces questions sont évidemment essentielles, mais elles ne résument pas la relation entre tourisme et patrimoine.

Nous souhaitons notamment explorer le rôle que le tourisme peut jouer dans la régénération du patrimoine. Dans quelles conditions les pratiques et les projets touristiques peuvent-ils contribuer non seulement au financement ou à la conservation d’un patrimoine, mais aussi à sa réactivation sociale, à la transmission de savoir-faire, à la réappropriation de lieux délaissés ou encore au maintien de communautés et de pratiques qui lui donnent sens ? Quels outils de gouvernance, quels modèles économiques et quelles formes d’implication des populations permettent de produire ces effets ? Et, inversement, dans quelles conditions le tourisme risque-t-il de transformer, d’appauvrir ou de déposséder les patrimoines qu’il contribue à valoriser ? C’est dans cette tension que se situe une grande partie du programme.

Pourquoi vous intéressez-vous à ces thématiques autour du tourisme et du patrimoine ? 

Parce que tourisme et patrimoine constituent deux puissants opérateurs de production des représentations, des identités et des territoires. Ils participent à la manière dont les sociétés sélectionnent ce qu’elles souhaitent conserver, montrer, transmettre ou mettre en récit, mais également à la façon dont individus et groupes se représentent eux-mêmes et représentent les autres.

Depuis le Grand Tour européen jusqu’aux mobilités touristiques contemporaines, le tourisme produit et fait circuler des images, des récits, des catégories et des valeurs. Il contribue à rendre certains lieux visibles, à en invisibiliser d’autres, à consacrer certaines pratiques comme « authentiques » ou « patrimoniales » et, plus largement, à redéfinir les rapports entre le local et le global.

Ces mécanismes prennent aujourd’hui une importance particulière dans un monde caractérisé par l’intensification des mobilités, la mondialisation des normes patrimoniales et touristiques, mais aussi par de fortes tensions sociales et environnementales. Comprendre comment s’articulent ces différents processus est indispensable pour penser des politiques patrimoniales et touristiques plus attentives aux sociétés qui habitent, pratiquent et transforment ces patrimoines.

Un séminaire a déjà été organisé en 2025–2026, quelles ont été les grandes thématiques abordées et les conclusions de ces échanges ? 

La première saison du séminaire a volontairement donné à voir la diversité des terrains et des approches mobilisés par les membres du programme, issus de plusieurs institutions françaises et internationales. Nous avons ainsi abordé les relations entre pratiques touristiques et patrimoine monumental, les paysages industriels, les patrimoines naturels et les Géoparcs mondiaux UNESCO, les patrimoines et sites religieux, les institutions muséales, mais également des pratiques alternatives ou non hégémoniques de production patrimoniale.

Cette diversité était importante car elle permettait précisément de tester notre hypothèse de départ dans des contextes très différents : de quelles manières le tourisme intervient-il dans la fabrique du patrimoine ? Les échanges ont montré que cette relation ne pouvait être pensée selon un modèle unique. Selon les lieux, les acteurs et les temporalités, le tourisme peut participer à la reconnaissance patrimoniale, transformer les valeurs attribuées à un lieu, produire de nouveaux usages, contribuer à sa conservation ou à sa réactivation, mais également provoquer des conflits d’appropriation ou des formes de standardisation.

Le séminaire est aussi conçu comme un espace de dialogue entre recherche et action. La présence de professionnels, de praticiens et d’acteurs institutionnels permet de confronter les catégories et les résultats de la recherche aux expériences de terrain. Ce transfert de connaissances fonctionne dans les deux sens : les pratiques professionnelles interrogent nos cadres d’analyse autant que la recherche peut contribuer à renouveler les modes d’action. Ces échanges sont essentiels car ils nourrissent directement les autres activités du programme.

De nombreuses autres actions sont prévues dans le cadre de ce programme, quels sont les principaux projets et actions que vous prévoyez pour la suite du programme ? 

Le séminaire constitue l’un des socles de notre activité scientifique, mais le programme a été pensé dès l’origine comme un dispositif associant recherche, formation, médiation et expérimentation.

Nous préparons ainsi la diffusion, au début de l’année 2027, de la première saison d’une série de podcasts permettant de porter les débats du programme auprès d’un public plus large. La formation des jeunes chercheurs constitue également un axe important, avec notamment des écoles d’été organisées à l’international, dont une à Hong Kong en collaboration avec le Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC) et la Hong Kong University of Science and Technology.

Nous développons parallèlement des modules de formation continue destinés aux acteurs du tourisme et du patrimoine, qui intégreront l’offre de formation du consortium SPHINX. L’objectif est ici de transformer les connaissances produites par la recherche en ressources susceptibles d’accompagner les professionnels confrontés aux mutations actuelles des patrimoines et des pratiques touristiques.

Un autre chantier important concerne la préparation d’un livre blanc sur le tourisme comme facteur de régénération du patrimoine. Il sera élaboré en dialogue étroit avec des acteurs publics, privés et associatifs des secteurs du patrimoine et du tourisme. Nous souhaitons dépasser une conception de la régénération limitée à la restauration physique ou à la rentabilité économique des sites, pour interroger également leurs usages, leurs fonctions sociales, la transmission des savoirs et savoir-faire, les com-munautés qui les font vivre et leur capacité à produire de nouvelles formes de valeur collective.
Enfin, plusieurs projets d’exposition sont actuellement en préparation avec des institutions culturelles. Ils prolongent une autre dimension importante de notre réflexion : celle des « patrimoines du tourisme », c’est-à-dire des objets, lieux, pratiques, représentations et imaginaires produits historiquement par le fait touristique et qui peuvent aujourd’hui, à leur tour, faire l’objet de processus de patrimonialisation.

L’ensemble de ces actions poursuit finalement une même ambition : considérer le tourisme et le patrimoine non comme deux domaines séparés dont il faudrait simplement organiser la rencontre, mais comme deux processus sociaux étroitement imbriqués, qui se transforment mutuellement et dont les interactions constituent aujourd’hui un véritable enjeu de recherche et d’action publique.