Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Recherche

Robert Badinter, l’université reconnaissante

En rendant hommage à Robert Badinter à l’occasion de son entrée au Panthéon le 9 octobre 2025, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne a honoré la mémoire de l’un des siens. Elle a choisi de mettre en lumière l’œuvre, les idées et l’héritage intellectuel et humaniste que l’homme a légué à la société, au travers d’un cycle d’événements scientifiques et culturels.

Le premier événement du cycle dédié à Robert Badinter s’est tenu le lundi 6 octobre 2025, en soirée, à l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne. L’université a rendu hommage au professeur et à l’homme de lettres, auteur de nombreux textes, ouvrages et articles qui ont marqué leur époque.

En tant que présidente de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Christine Neau-Leduc a introduit la soirée en soulignant l’attachement de Robert Badinter à son métier d’enseignant et à son université, ainsi que son intérêt constant pour les étudiants et la jeunesse : « En ces lieux, et particulièrement au sein du Centre Panthéon, Robert Badinter n’a jamais été de passage, il était chez lui et a été jusqu’au bout l’un des nôtres ». Professeur des universités, agrégé de droit et de sciences criminelles à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il a exercé pendant 20 années au sein de l’École de droit de la Sorbonne. « Il a maintenu un lien constant entre l'exercice du droit, les devoirs de la République et la transmission universitaire, particulièrement auprès des étudiants. Son engagement à la fois politique et judiciaire n’a jamais été séparé de son ancrage académique et intellectuel », a ajouté Christine Neau-Leduc.

La présidente de l’université a profité de cet hommage solennel rendu par la République, pour rappeler que l'université connaît des moments où sa légitimité est questionnée, où ses missions de service public sont remises en cause, où l'espace de liberté d'expression, de pensée, d'esprit critique qu'elle représente est dénié, attaqué : « Dans les circonstances actuelles, observer le destin de Robert Badinter, c’est raviver notre fois dans le rôle que l’université joue, doit jouer dans la vie de la cité. Cela dit quelque chose de notre temps. Au milieu des critiques, dans l'incertitude des politiques : les idées fortes, l'affirmation de la liberté, le lien entre savoir et engagement, la responsabilité de l'université envers la société, restent des valeurs que nous devons porter fièrement. […] Puisse ce cycle d’hommages, en l’honneur de Robert Badinter, nourrir en chacune et chacun d'entre nous, le désir de transmission, de rigueur et d'engagement ».

Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

Une pièce de théâtre inédite

Pour Robert Badinter, la littérature et le théâtre étaient des voies complémentaires pour interroger la justice, la liberté et la condition humaine. C’est cette passion de l’écrit qu’a souhaité mettre en lumière l’université en laissant le théâtre prendre place à la chaire de l’amphithéâtre Richelieu, avec la lecture de sa pièce « Affaire classée » par des comédiens et comédiennes du Théâtre National de Nice. Christine Neau-Leduc a conclu son discours en s’adressant à Elisabeth Badinter : « C'est un don précieux que vous nous faites aujourd’hui madame, en nous permettant de faire vivre une pièce inédite écrite par votre époux. C’est un véritable honneur pour notre université de l'entendre résonner entre ces murs ».

Elisabeth Badinter a tenu à remercier l’université dans son ensemble et particulièrement celles et ceux qui ont participé à cet hommage intellectuel, artistique et littéraire : « Je tiens à vous remercier infiniment d’évoquer et d'écrire ces passions de mon mari qui ont tant compté. Nul autre que vous ne pouviez mieux les mettre en lumière. Seule l'université qui était la sienne, pouvait nous offrir ce panorama de ces activités-là ».

Une table ronde a précédé la lecture de la pièce. Animée par Philippe Dagen, professeur d’histoire de l’art à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle a abordé l'engagement de Badinter avec les formes d'art les plus diverses : les arts plastiques, à travers l'exemple de sa collaboration avec l'artiste plasticien Pascal Convert, l'opéra, évoqué par le compositeur Thierry Escaich, ou encore la bande dessinée, à partir du témoignage de l'écrivain et avocat Richard Malka.

En introduction, Antoine Lyon-Caen, professeur émérite de l’université Paris Nanterre, est revenu sur la vie de Robert Badinter et sur l’homme de lettres qu’il était. Jean Marc-Saucé, vice-président honoraire du Conseil d’État, a quant à lui rappelé l’action de Robert Badinter, en évoquant les racines de ses engagements et sa volonté « d’agir dans et pour le monde ». « Robert Badinter nous laisse une sacrée empreinte, et il est de notre ressort aujourd’hui de ramasser le fruit de ses combats », a-t-il ajouté en conclusion de son intervention.

Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Richard Malka
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Jean Marc-Saucé
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

Robert Badinter, un universitaire avocat, héritier des lumières

Une journée d’étude s’est tenue le mercredi 8 octobre, veille de la panthéonisation. Cinq panels d’exception se sont succédé à la chaire de l’amphithéâtre Liard de la Sorbonne.  Un programme dense a été élaboré autour de la figure de Robert Badinter et des valeurs qui étaient les siennes et pour lesquelles il s’est battu : l’universalisme, la laïcité, la lutte contre le racisme l’antisémitisme et l’homophobie, l’État de droit, la dignité humaine, les libertés publiques. Tout au long de la journée, il a été question de liberté et de condition carcérale, d’exécution et d’abolition, de procès et de plaidoirie, d’Europe et de République, de justice et d’injustice.

Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

En introduction de cette troisième et dernière journée d’hommage, Anne Rousselet-Pimont, Julie Couturier et Étienne Pataut ont rappelé les liens de Robert Badinter avec l’université et plus particulièrement l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Anne Rousselet-Pimont, co-directrice de l’École de droit de la Sorbonne a lu un passage de la préface écrite par Robert Badinter de l’ouvrage collectif L’École de droit de la Sorbonne dans la cité qui montre son attachement à Paris 1 Panthéon-Sorbonne : « Rares sont les lieux dans ce Paris où je suis né, qui me soient plus chers que les bâtiments de la vieille fac de droit, ancrée dans la place du Panthéon, à l’ombre des grands hommes. » Étienne Pataut, co-directeur de l’École de droit de la Sorbonne a évoqué la thèse de doctorat écrite et soutenue par Badinter le 11 décembre 1952 à l’université de Paris intitulée Les conflits de lois en matière de responsabilité civile dans le droit des États-Unis : « Robert Badinter pose le premier jalon de sa propre carrière qui va le conduire au-delà de l’université, mais sans jamais quitter l’université. » Julie Couturier, avocate et présidente du Conseil national des barreaux (CNB) a insisté sur la volonté d’action et de transmission de Badinter, notamment en sa qualité de professeur des universités. Elle a rappelé combien les auteurs des Lumières l’avaient inspiré et à quel point ses combats en tant que professeur et juriste résonnaient aujourd’hui : « Il était pourtant devenu un juriste qui agit, pas seulement un homme qui pense en droit mais un homme qui façonne […] et qui entre dans l’arène pour obtenir ses changements. […] Cet homme aspirait à transmettre, à éduquer et à faire comprendre. »

Julie Couturier
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Anne Rousselet-Pimont et Étienne Pataut
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

Le premier panel de la journée a porté sur « Les inspirations » de Robert Badinter, il était présidé par Michelle Perrot. L’historienne et professeure émérite est d’abord revenue sur le goût de Robert Badinter pour l’histoire et sur leur projet commun de séminaire sur la prison républicaine dans les années 1980. Michelle Perrot a ensuite présenté trois de ses grands inspirateurs : Condorcet dont il a écrit une biographie avec Elisabeth Badinter, Beccaria « le maître suprême » de Badinter et Hugo, une figure « incontournable ». Dominique Rousseau, professeur émérite de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne a notamment montré les similitudes entre Condorcet et Badinter. « Un effet miroir » entre les deux hommes, révélé à la lecture de la biographie de Condorcet : « Il apparaît à la lecture de cette biographie, entre les deux hommes, un patrimoine commun de valeurs que je résumerai en trois points : la raison, les droits de l’homme et la république. » Pascal Beauvais, professeur de droit à Paris 1 Panthéon-Sorbonne a également souligné l’influence de Beccaria notamment dans la pensée pénale de Robert Badinter qui s’inscrit dans le prolongement de celle du penseur italien. Enfin, Jordi Brahamcha-Marin, maître de conférences à l'université de Caen-Normandie a insisté sur « le combat sans relâche de toute une vie contre la peine de mort » d’Hugo et de Badinter.

Dominique Rousseau et Michelle Perrot
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Pascal Beauvais
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Dominique Remy-Granger
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

Présidée par Dominique Remy-Granger, la deuxième session était consacrée au thème de « l’émancipation par l’universalisme » qui est au cœur de la pensée de Robert Badinter. L’historien Jean-Louis Halpérin est revenu sur l’ouvrage Libres et égaux : l’émancipation des juifs, qui restitue et analyse les débats, les résistances et les batailles politiques menés sous la Révolution autour de la citoyenneté des juifs. La juriste Danièle Lochak a montré combien ces discussions sur l’intégration, la laïcité ou le communautarisme à l’époque révolutionnaire font écho aux controverses actuelles. Les professeurs Hervé Ascensio et Myriam Benlolo Carabot ont, pour leur part, souligné à quel point la quête de justice et d’universalité de Robert Badinter passait par la construction de l’Europe et d’une communauté internationale soumise au droit. Sur ces sujets fondamentaux, il fut un juriste « constructiviste », n’ayant cessé d’imaginer de nouvelles avancées.

De nombreux enseignants et enseignantes de l’université sont également intervenus l’après-midi, ainsi que des personnalités du monde judiciaire et politique. En introduction du troisième panel « Justice et injustice : une vision, des combats », Judith Rochfeld, professeure de droit civil à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, a souhaité dédier à la jeunesse d’aujourd’hui un passage d’un article de Robert Badinter paru dans Le Monde du 12 septembre 1973 intitulé « La propriété et le vol », qui illustre, selon elle, la combativité de Robert Badinter : « Il faut combattre, même pour le temps long, même quand les conditions du changement ne paraissent pas évidentes à l’abord, voire s’éloignent considérablement ». Pour Judith Rochefeld, « Robert Badinter nous lègue cette capacité de ne pas se laisser gagner par la pente du désespoir et de la tétanie, même si celle de l’action et de la justice apparait plus raide et plus indue à certaines périodes ». Le professeur Dany Cohen est revenu sur les nombreux écrits, articles et interventions de Robert Badinter consacrés à la justice, ou plutôt aux injustices de la justice, et aux écarts persistants entre justice formelle et justice réelle. L’historienne Sylvie Lindeperg a rappelé le rôle décisif qu’il a joué dans l’élaboration d’une « justice de l’histoire » de la Seconde Guerre mondiale, en soutenant notamment le filmage des grands procès. Bernard Le Drezen, ancien collaborateur de Robert Badinter, a retracé les recherches et les réflexions qui ont présidé à la rédaction de l’ouvrage Le Procès Bousquet, qui tente de répondre à une question centrale : comment la Haute Cour a-t-elle pu acquitter René Bousquet au sortir de la Seconde Guerre mondiale ?

Dany Cohen
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Judith Rochefeld
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

Maître François Saint-Pierre a, pour sa part, évoqué avec éloquence le livre de Robert Badinter Un antisémitisme ordinaire. Vichy et les avocats juifs, qui fut un choc dans le monde judiciaire en montrant comment, au-delà des réactions individuelles, l’instauration d’un antisémitisme légal et ordinaire de société française ne suscita ni refus de principe, ni protestation collective. À travers la figure emblématique de Pierre Masse, brillant avocat parisien, l’historienne Judith Lyon-Caen, directrice d’études à l’EHESS, a décrit avec émotion les profondes blessures de ces avocats, fervents républicains, exclus du barreau et traités en parias pour le seul fait d’être nés juifs.

L’après-midi s’est poursuivie par l’examen des travaux de Robert Badinter sur la peine. Rémy Heitz, procureur général près la Cour de cassation, a montré combien le droit des peines français a été marqué par ses réflexions, non seulement sur la peine de mort et la prison, mais aussi sur le travail d’intérêt général et les peines de probation, dont il fut l’un des défenseurs. Jean-Yves Dupeux, avocat au barreau de Paris, et Florence Bellivier, professeure de droit à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ont rappelé la force de conviction de deux grands classiques de la littérature abolitionniste : L’Exécution et L’Abolition. Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, et Sandrine Zientara, présidente de chambre à la Cour de cassation, ont, pour leur part, souligné le leg intellectuel de La prison républicaine. La condition carcérale, un ouvrage de référence sur le monde pénitentiaire.

Rémy Heitz
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Sandrine Zientara
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Dominique Simonnot
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Jean-Yves Dupeux
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

La journée s’est achevée par un dernier panel intitulé « Un professeur en politique », présidé par l’écrivain Jacques Attali, qui a rappelé comment Robert Badinter, fidèle à sa formation d’universitaire, avait introduit dans la décision politique et l’action gouvernementale une réflexion appuyée sur les savoirs plutôt que sur les opinions. Martine Denis-Linton, conseillère d’État, présidente honoraire de la Cour nationale du droit d’asile, et Christine Lazerges, professeure émérite de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ont ensuite évoqué Les Épines et les Roses, ouvrage sur l’art de gouverner et de réformer, qui raconte de l’intérieur l’exercice du ministère de la justice, entre avancées, contraintes et compromis.

Les conclusions de ce colloque particulièrement dense ont été confiées à Mattias Guyomar, président de la Cour européenne des droits de l’homme, qui a souligné la portée et l’actualité européenne de l’héritage badinterien, avant la lecture d’une lettre personnelle et très forte de Stephen Breyer, juge honoraire à la Cour suprême des États-Unis, saluant en Robert Badinter une grande figure de l’histoire contemporaine de l’État de droit et des libertés.

Jacques Attali
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Christine Lazerges
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Martine Denis-Linton
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Florence Bellivier
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

Le cycle d’hommages « Robert Badinter, un intellectuel en action » s’est tenu à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne les 6, 7, et 8 octobre 2025. Ces trois temps forts ont été construits et coordonnés par un comité scientifique piloté Pascal Beauvais, professeur de droit privé et sciences criminelles et directeur de l’Institut d’études judiciaires de la Sorbonne, et composé des professeurs Hervé Ascensio (Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Myriam Benlolo-Carabot (Université Paris Nanterre) et Judith Rochfeld (Paris 1 Panthéon-Sorbonne), avec l'appui de Sophie Cras, vice-présidente déléguée science avec et pour la société et des équipes de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. La famille et les proches de Robert Badinter ont été pleinement associés à la préparation de ces évènements, qui ont également bénéficié du soutien financier de la Fondation Panthéon-Sorbonne.

En savoir plus sur le cycle d’hommage : Robert Badinter, un intellectuel en action

Contenus liés

Entretien
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

Robert Badinter raconté par Pascal Beauvais

Professeur de droit privé et sciences criminelles à l’université, Pascal Beauvais a travaillé pendant plusieurs...