Réinventer l’universel : conférence de Souleymane Bachir Diagne à la Sorbonne
À l’occasion d’une conférence organisée le 29 juin 2026 par L'Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne (ISJPS / CNRS, Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et l’Association pour l’enseignement et la recherche des droits et libertés fondamentaux (ADéLF), le philosophe Souleymane Bachir Diagne a exposé une réflexion qui interroge l’histoire de l’universalisme européen, les héritages de la colonisation et la nécessité de reconstruire un horizon commun.
Docteur de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et professeur émérite de l’Université Columbia de New York, Souleymane Bachir Diagne était invité en Amphithéâtre Descartes de la Sorbonne pour une discussion autour de son ouvrage Universaliser. 'L'humanité par les moyens d'humanité', paru en 2024 (Albin Michel). Tout au long de sa carrière, Souleymane Bachir Diagne a entretenu des liens étroits avec de nombreuses institutions et communautés universitaires, notamment avec l'École Normale Supérieure, la Sorbonne, The Northwestern University de Chigaco ou l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Philosophe de formation, Il s'est intéressé à une très grande amplitude de thèmes et de problèmes, depuis les sciences mathématiques, l'algèbre, la logique ou les règles, à l'histoire de la philosophie, la philosophie islamique ou les questions de littérature.
Portée par l’ISJPS et l’ADéLF et organisée par Xavier Dupre de Boulois et Diane Roman, tous deux professeurs à l’École de Droit de la Sorbonne, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, la conférence de Souleymane Bachir Diagne a été modérée par Stéphanie Hennette Vauchez, professeure de droit public à l’Université Paris Nanterre et animée par Hélène Hurpy, maîtresse de conférences à l’Université de Toulon et du Var.
La conférence marquait le lancement de l’Association pour l’enseignement et la recherche des droits et libertés fondamentaux, nouvelle association savante intervenant dans le champ des droits humains. Par ses actions, l’ADéLF vise à fédérer des recherches et des connaissances et affirmer l'importance des droits humains en démocratie. Créée très récemment, l’association souhaitait organiser avec l’ISPJS sa conférence inaugurale autour de la question de l'universalisme, en l’inscrivant dans une réflexion particulièrement actuelle pour les chercheur·es et praticien·nes des droits humains : comment continuer à défendre l’idée d’un universel dans un monde marqué par la pluralité des cultures, la fragmentation politique et la résurgence des nationalismes ?
Souleymane Bachir Diagne a commencé sa conférence en citant les propos de M. Volker Türk, haut-commissaire des Nations Unies aux droits humains, avec qui il a échangé récemment lors d’une conférence sur son dernier livre : « M. Volker Türk avait déclaré que si la déclaration universelle de 1948 devait être signée aujourd'hui, elle ne le serait pas. Le monde où nous vivons, le monde fragmenté par les ethno-nationalismes d'aujourd'hui, est un monde où une déclaration universelle comme celle-ci ne serait probablement pas signée, tant notre fragmentation et l'apartheid généralisé dans lequel nous vivons sont des phénomènes tout à fait profonds ».
Pour Souleymane Bachir Diagne, l’universalisme européen, qui a longtemps prétendu incarner l’universel à partir d’un point de vue particulier, est aujourd’hui arrivé à son terme. Le philosophe définit cet universalisme « comme ce qui serait le récit de soi, d'une Europe qui se présente comme la civilisation qui incarne à elle seule l'universel dans sa culture, dans ses savoirs, dans son organisation politique et dans ses langues ». Mais pour lui, cette fin ne doit pas être comprise comme la fin de toute possibilité d’universel. Elle peut, au contraire, constituer le point de départ d’un universel auquel toutes les cultures et toutes les sociétés participeraient. Pour Souleymane Bachir Diagne, cette idée rejoint la réflexion du sociologue Immanuel Wallerstein sur la fin de « l’ère de l’universalisme européen ». Le monde ne peut plus être organisé autour d’un centre qui définirait l’universel et d’une périphérie appelée à le recevoir.
L’universalisme comme récit de domination
Le philosophe est revenu longuement sur la manière dont l’Europe s’est historiquement présentée comme porteuse d’une mission universelle. Cet universalisme s’est appuyé sur l’idée selon laquelle l’Europe aurait été le lieu privilégié de naissance et de développement de la raison, de la philosophie et de la civilisation. L’idée d’un devoir europen de « civilisation » a notamment servi à légitimer les entreprises coloniales.
Mais à la vision de Jules Ferry en 1884 fondée sur la prétendue supériorité de certaines « races » s’opposa notamment Georges Clemenceau, lui aussi au nom d’un autre universalisme. Pour Souleymane Bachir Diagne, cette opposition rappelle une idée essentielle de la conférence : « l’universalisme n’a jamais constitué un bloc homogène, y compris au sein de l’Europe. Il a toujours été un terrain de conflits et de conceptions concurrentes ».
Pour dater symboliquement la fin de l’universalisme européen, Souleymane Bachir Diagne a retenu la conférence de Bandung de 1955. Pour la première fois, une grande conférence internationale n’était pas convoquée par l’Europe et l’Europe n’en constituait plus le sujet universel. Les pays nouvellement indépendants d’Asie et d’Afrique pouvaient se parler directement. La conférence de Bandung devient ainsi le symbole de ce que le philosophe appelle « une forme d'insurrection du pluriel du monde » : la contestation d’un modèle dans lequel un centre européen définissait les normes de l’ensemble de l’humanité. « L'Europe y est présente comme objet du discours et non pas le sujet universel » a-t-il précisé.
Pour Souleymane Bachir Diagne, la reconnaissance de la diversité des cultures ne doit pas conduire à les considérer comme des « insularités » qui ne pourraient communiquer entre elles. Le philosophe a mis en garde contre certaines formes de pensée identitaire qui feraient de l’expérience individuelle ou collective une vérité inaccessible à ceux qui ne la partagent pas. Une telle conception conduirait à la disparition de l’espace commun de discussion, d’argumentation et de contestation. Or, pour lui, la philosophie suppose précisément la possibilité de mettre les idées à l’épreuve de la discussion.
Une humanité confrontée à des défis communs
Pour le philosophe, il ne s’agit donc pas d’abandonner l’universel, mais de réinventer la manière même de le penser, en se débarrassant de sa prétention à parler depuis un seul lieu du monde.
C’est dans cette perspective que Souleymane Bachir Diagne préfère utiliser le verbe « universaliser » plutôt que le terme « universalisme ». Pour lui, universaliser est une action, une tâche toujours inachevée.
Le philosophe a expliqué que ce verbe « universaliser » est tiré d’une déclaration d'Alioune Diop, fondateur de la revue et des éditions Présence africaine, faite lors du second congrès des artistes écrivains noirs organisée à Rome (la première conférence s’était tenue à la Sorbonne en 1956) : « Alioune Diop avait écrit 'désoccidentaliser pour universaliser, et il importe que tout soit présent à l'œuvre créatrice d'humanité'. C'est la raison pour laquelle j'ai fait le choix de ce verbe, car nous n'avons jamais eu autant besoin du premier de tous les universels qui est l'humanité. Les défis qui sont des nôtres sont des défis qui s'adressent à nous en tant qu'une seule et même humanité ».
Cette reconstruction de l’universel répond, selon lui, à des problèmes très concrets qui dépassent les frontières nationales : changement climatique, pandémies, migrations ou encore protection de la dignité humaine. « Ces enjeux révèlent notre interdépendance » a-t-il précisé.
L’humanité comme horizon politique
Pour Souleymane Bachir Diagne, la fin d’un universalisme construit depuis un centre européen peut ouvrir la possibilité d’un universel nouveau, horizontal et pluriel. Un universel qui ne chercherait pas à effacer les différences mais à permettre leur rencontre ; qui ne serait pas imposé à partir d’un modèle unique, mais construit par le dialogue et la réciprocité.
Face aux défis planétaires, cette ambition apparaît pour lui comme une nécessité : « nous avons besoin d'un horizon d'universalité, nous avons besoin de considérer que le genre humain est encore un horizon de pensée et c'est dans cette ligne que j'essaye d'inscrire mon travail ».