Une recherche participative autour de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale
La clôture du projet ANR de science participative « Témoins 39-45 » s’est tenue le 18 mai dernier au centre Malher. Réunissant coordinateurs, partenaires et bénévoles, le colloque a présenté les résultats, défis et perspectives de ce projet sur la mémoire et les témoignages de la Seconde Guerre mondiale.
Lancé en 2023, le projet « Témoins 39-45 » a bénéficié du soutien de l’Agence Nationale pour la Recherche (ANR) dans le cadre de l’appel à projets « Science Avec et Pour la Société ». Il s’inscrit dans la suite de l’Equipex MATRICE (Mémoire, Analyses, Théories, Représentations, Interdisciplinarité, Cognition, Expérimentation), un dispositif financé dans le cadre des Investissements d’avenir et dédié à l’étude interdisciplinaire de la mémoire. MATRICE a également permis au Programme 13-Novembre de voir le jour.
Ces trois projets relèvent des sciences participatives, qui permettent de réfléchir à la manière dont les citoyens peuvent contribuer à la recherche et à la manière dont la recherche peut à son tour diffuser ses résultats au mieux à la société. L’équipe du projet « Témoins 39-45 » est portée par Denis Peschanski (directeur de recherche émérite, CNRS) et Thierry Berkover (président, Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation AFMD). Coordonné par Paris 1 Panthéon-Sorbonne, le projet rassemble de nombreux partenaires : les Archives Nationales, l’INA (Institut National de l’Audiovisuel), le Mémorial du Camp de Rivesaltes, les Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (AFMD), la Fondation pour la mémoire de la Déportation, l’Association des Amis du Maitron, la Fondation de la Résistance et les Amis.
Le projet s’inscrit dans une réflexion autour d’un grand défi en termes de mémoire et de transmission, celui de la disparition des derniers témoins de la Seconde Guerre mondiale. L’objectif du projet est de mettre à disposition des milliers de témoignages sonores et audiovisuels afin de perpétuer cette mémoire individuelle et collective.
« On peut parler de science avec et pour la société puisqu’acteurs académiques et non académiques se retrouvent ensemble dans une démarche scientifique historienne avec au cœur, la question des archives. » Denis Peschanski
Un projet pensé avec et pour la société
« Témoins 39-45 » est le seul projet d’histoire ayant répondu à cet appel à projets de l’ANR comme l’a précisé Tristan Lescure (Adjoint à la Responsable du département Sciences humaines et sociales et responsable de l’appel à projet SAPS, ANR). Grâce à son intervention, le rôle de l’ANR a été mis en avant, tant au niveau du soutien financier qu’administratif et scientifique. Les projets « Science Avec et Pour la Société » ont de véritables particularités, une façon d’être pensés très différente de ce que l’ANR a l’habitude de financer. Ce projet, a-t-il souligné, en est donc réellement une initiative phare. Pour Paris 1 Panthéon-Sorbonne, le projet a été suivi avec beaucoup d’attention comme l’a énoncé Sophie Cras, vice-présidente déléguée science avec et pour la société de l’université : « Quand on parle de science avec et pour la société, il n’y a pas de meilleur exemple que celui que vous nous offrez dans ce projet. »
L'équipe a fait appel à une vingtaine de bénévoles de l’AFMD qui se sont profondément engagés dans ce projet : « être chapeautés par des académiques et des universitaires, cela permet d’avoir une reconnaissance pour notre travail d’histoire et de mémoire » a commenté Thierry Berkover, président de l’association. L’accompagnement des bénévoles a été encadré par Milou Balandier (ingénieure d’études CESSP) pendant toute la durée du projet sur plusieurs aspects : la répartition des tâches, le suivi hebdomadaire et le soutien face à la charge de travail conséquente. En effet, l’idée était de retranscrire plus de 200 heures de témoignages audiovisuels afin de créer une base de données accessible dans un premier temps à la communauté enseignante. La base de données a été présentée par Carine Klein Peschanski (ingénieure de Recherche, CNRS - CESSP), accompagnée de Vincent Prost (société Skopus) : elle contient des corpus référencés et annotés de témoignages de survivants de la Seconde Guerre mondiale, collectés par la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, le Mémorial du camp de Rivesaltes ou déjà présents aux Archives Nationales. Au total 3486 documents ont à ce jour été repérés, annotés et rassemblés dans cette base de données. Celle-ci fonctionne grâce à un moteur de recherche qui redirige, en fonction de la recherche, vers un certain nombre de documents, des vidéos, des audios et des retranscriptions.
Les témoignages se recoupent selon certaines données : le nom, l’année, le camp de déportation, etc. Une cinquantaine de personnes de la société civile ont été mobilisées dans la réalisation du projet. Alya Aglan (professeure des universités, Paris 1 Panthéon-Sorbonne) a animé les tables rondes autour des bénévoles et de leur implication, elle a souligné l’originalité du projet par la richesse des témoignages et la possibilité grâce à la base de données de les parcourir et les exploiter : « un pari assez risqué relevé haut la main » a-t-elle ajouté. Quatre bénévoles ont présenté leurs actions dans le cadre du projet, John Corton sur un groupe de résistance de la police parisienne « Police et Patrie » et Sabine Pesier sur deux témoignages de femmes résistantes du Fort de Romainville ; puis Robert Vanovermeir sur le camp de Buchenwald et Aline Duchêne sur un parcours de déportée.
Un bilan positif
Un dispositif de tiers-veilleur a été mis en place dans la recherche participative, afin d’accompagner et faciliter le partenariat entre la recherche et la société civile. Marie-France Mifune, tiers-veilleuse pour le projet a partagé quelques éléments sur cet accompagnement. Elle a noté un engagement continu de la part des volontaires grâce à l’animation du réseau de bénévoles par Milou Balandier et Carine Klein Peschanski malgré les difficultés rencontrées : un travail long et prenant avec une charge émotionnelle forte. Chaque partie prenante a pu apporter sa part : du côté de la recherche avec l’avancement considérable du traitement du corpus et le regard apporté par les bénévoles, du côté des volontaires avec des apports personnels tels que des connaissances précises ou encore un accès privilégié aux archives.
Henry Rousso, Constance Pâris de Bollardière (The American University of paris), Bertrand Hamelin et Thierry Berkover ont réfléchi, lors d’une table ronde, à la place du témoignage dans l’Histoire et la transmission de la Seconde Guerre mondiale.
Un réel lien a pu être tissé entre la recherche et la société avec la réflexion autour de nouvelles perspectives. D’abord un enjeu central : l’accès à la base de données pour le milieu scolaire et dès la rentrée prochaine dans le cadre du Concours National de la Résistance et de la déportation, mais aussi un travail sur un nouveau parcours et de nouveaux contenus d’audioguides pour le Mémorial du Camp de Rivesaltes, ou encore un nouveau projet de recherche participative en construction autour des femmes résistantes et déportées sur le site de l’ancien Fort de Romainville aux Lilas.