Pascal Levy / Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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Matthias Blondel, l’humour comme objet de recherche philosophique

Doctorant en philosophie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Matthias Blondel s’intéresse à la nature et l'éthique de l'humour. Son sujet de thèse est à l’origine du projet pluridisciplinaire « Normes et valeurs de l'humour » mené à l'Institut des Sciences juridique et philosophique de la Sorbonne (ISJPS – UMR 8103) et soutenu par l’université dans le cadre du programme Sorb’Rising.

Pouvez-vous nous présenter votre parcours universitaire ?

Matthias Blondel : Après deux ans de classe préparatoire et une double licence philosophie-lettres classiques à Clermont-Ferrand, j’ai suivi un master de philosophie, toujours à Clermont-Ferrand, où j’ai commencé à travailler sur l’humour pour mon mémoire des recherches. J’ai passé et obtenu le Capes de philosophie durant mes années de master. J’ai par la suite brillamment échoué à l’agrégation de philosophie, après une année de préparation à ce concours à Paris, et c’est après que j’ai commencé mes années de doctorat à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Pourquoi vous êtes-vous engagé dans un doctorat et pourquoi dans ce cursus en particulier ?

Matthias Blondel : L’enseignement était initialement la voie qui m’intéressait, mais j’ai découvert ce qu’était la recherche lors de mon master de philosophie, et j’ai souhaité continuer pour voir où cela allait me mener. Je dois ce parcours beaucoup à mon ancien directeur de mémoire, qui m’a encouragé à poursuivre mon travail de recherches, ainsi qu’à mes deux directeurs de thèse actuels, qui m’ont eux guidé et encouragé à poursuivre dans la bonne direction. Cela me permet de vivre en travaillant dans le domaine de recherche qui m’intéresse le plus : la philosophie.

Sur quoi portent votre thèse et vos travaux de recherche ?

Matthias Blondel : Ma thèse porte avant tout sur l’humour : ce que c’est, à quoi ça sert, à quelles règles il obéit, etc. C’est ce à quoi renvoie la question de ses normes et de sa valeur. Cette question n’est pas seulement descriptive (comment, de fait, l’humour fonctionne-t-il ?) mais aussi normative : on recherche ce qui devrait normer l’humour, quelles devraient être ses limites, comment on devrait le pratiquer… Mes travaux de recherche s’inscrivent dans le cadre de la philosophie des émotions. Je m’intéresse ainsi à ce qu’est l’amusement en tant qu’émotion, et au lien exact entre humour et amusement. Les philosophes des émotions s’accordent généralement sur l’idée qu’il existe un lien privilégié entre émotions et valeurs. Je me demande alors quelle est la valeur relative à l’amusement, et j’essaie d’en distinguer deux, qui sont le ridicule et l’amusant.

Pourquoi s’intéresser à l’humour et dans quel but ?

Matthias Blondel : L’humour est un phénomène quotidien et pratiquement universel. Pourtant, jusqu’à très récemment, les travaux philosophiques à son sujet étaient assez peu nombreux. Il n’est pourtant pas si simple d’expliquer pourquoi ce qui nous fait rire nous fait rire, et les problèmes éthiques qu’il peut poser sont nombreux et bien connus (l’actualité nous en fournit beaucoup d’exemples, avec par exemple le licenciement de Guillaume Meurice ou encore les caricatures de Charlie Hebdo par rapport à l’incendie de Crans Montana). Je pense donc que l’humour est un objet de recherche intéressant, ne serait-ce que pour en savoir un peu plus sur sa nature. Mais cela peut également servir à éclairer les disputes sur le comique (est-ce que ceci était vraiment drôle ? Était-il moralement permis d’en rire ?).

On pose souvent la question « peut-on rire de tout ? » où se situent les limites de l’humour ?

Matthias Blondel : Je ne prétends pas répondre à la question de manière définitive, les limites de l’humour dépendant beaucoup du contexte global dans lequel il a lieu, et de la sensibilité comique des individus. Une première limite serait de ne pas heurter autrui : l’humour vise à faire rire, et pas à blesser. Mais l’humour peut également avoir une fonction critique, qui fait qu’il est parfois considéré comme normal et même permis de heurter par l’humour (par exemple, il paraît acceptable de se moquer ouvertement de Donald Trump, même si ce dernier ne supporte pas cela). La question est donc complexe, et il serait compliqué d’y répondre brièvement. Pour simplifier, j’aurais tendance à penser que les limites de l’humour ne dépendent pas du contenu de la blague, mais qu’elles sont externes à ce contenu : elles reposent plutôt sur les intentions du plaisantin, de l’audience à laquelle il s’adresse, de sa relation avec cette audience, de sa position sociale, du contexte dans lequel il plaisante, etc.

Pourquoi l’évaluation de l’humour est généralement si controversée ?

Matthias Blondel : D’une part, nous n’avons pas tous la même sensibilité comique, ni les mêmes références comiques. Cela fait que certaines plaisanteries vont être amusantes pour certains, et pas drôles du tout pour d’autres. Mais au-delà de ça, ce qui rend une blague amusante peut-être un élément a priori immoral. Par exemple, l’humour moqueur n’est drôle que s’il pointe un défaut ou une faute (supposée) ; l’humour trompeur ne fonctionne que si on essaie de faire croire, temporairement, quelque chose de faux ; l’humour noir ne peut faire rire qu’en nous faisant nous représenter un événement choquant moralement. Cet élément immoral fournit à la fois une raison de nous amuser, et une raison de nous indigner, deux émotions difficilement compatibles. Cela rend l’humour plutôt complexe à évaluer dans ce type de cas. La limite entre humour et agression est parfois mince, et on peut la franchir même lorsqu’on a de bonnes intentions.

En quoi la philosophie peut-elle nous aider à mieux comprendre l’humour ?

Matthias Blondel : Disons que la philosophie permet de travailler sur des questions normatives, telles que les questions d’éthique ou de valeur. En s’interrogeant sur ce qui fait la valeur de l’humour, sur ce qui fait qu’il peut causer un tort, sur quels types de tort il cause, la philosophie permet de mieux comprendre pourquoi l’humour peut être problématique, et d’encourager à développer un sens de l’humour plus éthique.

Quels sont vos projets et qu’envisagez-vous après votre thèse ?

Matthias Blondel : Plusieurs voies sont possibles, mais je souhaite continuer à travailler en philosophie. Je souhaite dans l’idéal poursuivre mes travaux de recherche et travailler dans des laboratoires, en tant que post-doctorant ou (encore mieux !) en obtenant un poste de maître de conférences. Mais si je ne parviens pas à trouver du travail dans ces secteurs, je continuerai en tant qu’enseignant de philosophie au lycée.

Quels conseils donneriez-vous à un (une) étudiant(e) qui souhaite s’engager dans un parcours doctoral ?

Matthias Blondel : Tout d’abord, voir le parcours doctoral comme un projet professionnel. Se lancer dans une thèse sans financement est très difficile, c’est un travail à part entière. Ensuite, il est évidemment important de trouver un sujet de thèse qui nous intéresse vraiment ; mais il faut aussi qu’il soit intéressant du point de vue de nos pairs. C’est pourquoi la première étape pour se lancer dans un parcours doctoral est de trouver un directeur ou une directrice qui croit en notre projet, et qui est prêt à nous soutenir. Se rapprocher d’un laboratoire qui travaille sur des sujets proches du notre est également un grand atout, car le travail de thèse est parfois très solitaire, ce qui peut être pesant. Enfin, il peut être utile de travailler avec un deuxième directeur ou une deuxième directrice en codirection de thèse, afin de pouvoir croiser les points de vue sur le travail qu’on propose.

À propos de la thèse de Matthias Blondel : Intitulé de la thèse : « Normes et valeur de l’humour ». Directeur de thèse : Laurent Jaffro, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Fabrice Teroni, Université de Genève. Laboratoire de rattachement : Institut des Sciences Juridique et Philosophique de la Sorbonne (ISJPS). École doctorale de rattachement : École doctorale de philosophie – ED280 Université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Financement : Contrat doctoral Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

> En savoir plus sur le projet « Normes et valeurs de l'humour »

Ce projet bénéficie d'une aide de l'Etat, gérée par l'Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2023 et par l'Union européenne NextGenerationEU, portant la référence ANR-21-EXES-0015 - Avec la participation du Gouvernement de la République française. Projet financé par : l'Union européenne, France relance et Sorb'Rising