Marc Bloch, une vie d’histoire et d’engagements
Dans le cadre de la panthéonisation de l’historien Marc Bloch, une manifestation scientifique a été organisée par l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en collaboration avec l’Association des Professeurs d’Histoire-Géographie (APHG), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne.
Le 17 mars dernier, le grand amphithéâtre de la Sorbonne a accueilli lycéens, étudiants de Master, enseignants-chercheurs et proches de Marc Bloch pour un événement intitulé : « Marc Bloch : vie, combats, héritages, panthéonisation ». Douze classes de première et terminale ayant choisi le parcours HGGSP ont d’abord pu découvrir l’exposition itinérante présentée par les étudiants du Master Gestion du patrimoine culturel à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, puis ont assisté à la demi-journée En introduction, Christine Neau-Leduc présidente de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Marie Dejoux maîtresse de conférences à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre de l’APHG et Joëlle Alazard présidente de l’APHG ont salué la venue des lycéennes et lycéens de toute la France ainsi que des étudiantes et étudiants de Master en histoire. Elles ont rappelé l’importance de leur présence à cet événement dédié à une figure aussi essentielle que Marc Bloch dans un amphithéâtre où il avait lui-même enseigné. Christine Neau-Leduc a souligné la dimension particulière et symbolique donnée à cette journée par la présence des lycéennes et des lycéens. Joëlle Alazard a également évoqué l’importance de Marc Bloch qui représente pour l’APHG non seulement un grand historien mais une véritable conscience professionnelle.
« Qui connaît Marc Bloch ne peut s’empêcher de croire qu’il eût été très honoré de se voir célébré sous cette coupole-ci, c’est-à-dire la coupole d’un amphithéâtre entouré d’une jeunesse qu’il a œuvré à former toute sa vie » a ajouté Marie Dejoux.
Marc Bloch, historien engagé
L’événement a été rythmé par des interventions de chercheuses et chercheurs, la lecture de trois textes écrits par et à propos de Marc Bloch par deux lycéennes et un lycéen, et la projection de deux extraits du film Marc Bloch, au nom de la France de Hugues Nancy diffusés en avant-première. Plusieurs grandes thématiques ont été abordées : le lien entre histoire et engagement, la famille Bloch, la revue Les Annales, le Moyen Âge de Marc Bloch, la période de la Seconde Guerre mondiale et son parcours en tant que résistant et enfin les raisons et enjeux de sa panthéonisation.
En ouverture, Nicolas Offenstadt (professeur à Paris 1 Panthéon-Sorbonne) est intervenu sur la question du lien entre l’histoire comme métier et comme engagement. La carrière d’historien de Marc Bloch a été profondément marquée par l’Histoire et les événements qui se sont déroulés pendant cette période. Il a servi quatre ans pendant la Première Guerre mondiale ; il enseigne à Strasbourg après la réintégration de l’Alsace Moselle en France et s’engage également pendant la Seconde Guerre mondiale : l’Histoire a déterminé sa carrière et ses engagements. Son originalité réside dans la manière dont il s’est saisi des opportunités vécues durant cette période historique. Soldat pendant la Première Guerre mondiale il a choisi d’observer et de penser la guerre. Après la défaite de la France en 1940, il décide de s’y confronter en écrivant son manuscrit L’Étrange défaite dont un extrait a été lu pendant la journée d’études. Nicolas Offenstadt a insisté sur trois points : d’abord la très forte exigence intellectuelle de Marc Bloch qui pour mieux comprendre sa discipline et pour être le plus précis possible utilisait d’autres disciplines comme la sociologie, ensuite son esprit de curiosité et son ouverture d’esprit reflétés dans tous ses travaux, et enfin le lien établi entre le passé et le présent. Pour Marc Bloch être historien c’est aussi réfléchir sur le passé, le présent et le futur et croiser les apprentissages, afin de servir au mieux les générations futures.
Une nouvelle manière de faire de l’histoire
Marc Bloch a contribué à un véritable renouveau de la discipline historique. Étienne Anheim (directeur d’études à l’EHESS) a consacré son discours à la revue Les Annales fondée par Marc Bloch et Lucien Febvre en 1929, et devenue l’une des plus importantes revues d’histoire à l’échelle internationale. Il a insisté sur l’interdisciplinarité de Marc Bloch : « Les Annales se caractérisent par une conception interdisciplinaire assez nouvelle », en effet le premier nom donné à la revue était Les Annales d’histoire économique et sociale. Comme précisé en ouverture, Marc Bloch pensait l’histoire grâce à d’autres disciplines et en mobilisant le présent. Florian Mazel (professeur à Paris 1 Panthéon-Sorbonne) est intervenu sur le Moyen Âge de Marc Bloch. Il a souligné l'exceptionnelle variété des centres d'intérêt de l'historien et son souci de mieux comprendre les sociétés médiévales en dialoguant avec le présent : « Marc Bloch interroge le Moyen Âge à la lumière des questionnements de son époque et en retour, l’étude du Moyen Âge l’aide à mieux comprendre son époque » a-t-il expliqué.
Marc Bloch, un homme d’action
Citoyen engagé, soucieux de son pays et des siens, Marc Bloch était véritablement un homme d’action. Suzette Bloch, l’une de ses petites-filles, a livré un témoignage sur l’engagement et les valeurs de l’historien : « Pour moi, il me reste […] surtout cet héritage intellectuel, ces valeurs qui n’ont cessé de traverser la famille. Marc Bloch était antifasciste, ardent patriote et républicain, un homme de gauche ». Elle a également relevé le souci de Marc Bloch pour sa famille : sa femme Simonne Bloch qui relisait tous ses écrits, et ses six enfants à qui il écrivait très régulièrement, jusqu’à la fin de sa vie. Laurent Douzou (professeur émérite d'histoire à l’université Lumière Lyon-II et à l'IEP de Lyon) a ensuite retracé le parcours de résistant de l’historien. Alors qu’il avait déjà servi pendant la Première Guerre mondiale, Marc Bloch a choisi de s’engager dans la résistance à 56 ans. Laurent Douzou a souligné la capacité étonnante de cet homme, habitué à vivre une vie paisible, à s’adapter à la clandestinité.
« Il est très remarquable que cet homme d’âge mûr – il paraît très vieux aux autres résistants – et d’un statut social élevé, [n’ait] pas hésité à mettre sa vie en jeu. D’abord comme combattant ensuite comme résistant, autrement dit comme clandestin traqué nuit et jour. […] Rien dans la vie qu’il avait menée jusqu’en 1940 ne l’avait préparé à l’extraordinaire expérience de sa vie clandestine. » Laurent Douzou
Marc Bloch a quitté sa famille pour vivre seul à Lyon sous une fausse identité. Il a fait partie du Comité Général d’Études de la Résistance (CGE), chargé de mettre en œuvre des réformes quand la France serait libérée, et a contribué à mieux organiser la Résistance. Arrêté en mars 1944 sous le pseudonyme de Maurice Blanchard, il n’a livré aucun renseignement qui aurait pu permettre d’autres arrestations, alors qu’il connaissait l’état civil d’un autre résistant. Il est torturé et exécuté le 16 juin 1944 par la Gestapo.
Un historien au Panthéon
La panthéonisation de Marc Bloch possède un caractère assez exceptionnel révélé lors de la dernière table ronde de la journée d’études. Depuis 1958, 59% des panthéonisations ont un rapport avec la Seconde Guerre mondiale et 50% avec la résistance mais Marc Bloch est le premier historien à entrer au Panthéon, a expliqué Patrick Garcia (professeur à l’université de Cergy-Pontoise). Matis Bloch, l’un des arrière-petit-fils de Marc Bloch et doctorant à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, a évoqué l’enjeu de cette panthéonisation pour sa famille : mieux faire connaître la figure de Marc Bloch, méconnue et très longtemps oubliée du grand public. Lors de cette table ronde, Fanny Madeline maîtresse de conférences à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre du Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l’Histoire (CVUH) a également alerté sur les utilisations de l’histoire de Marc Bloch et l’instrumentalisation de l’historien à des fins de récupération politique. Enfin, le souhait de la famille Bloch est surtout de montrer à quel point Marc Bloch et son œuvre sont utiles à la société, tout comme l’histoire et plus largement les sciences humaines et sociales.
Avec le soutien de la Fondation Panthéon-Sorbonne, Sorbonne Université, la Société des historiens médiévistes de l'Enseignement supérieur public (SHMESP) et le magazine L'Histoire.