Les livres de Marc Bloch, témoins de l’histoire
Dans le cadre de ses Nocturnes de l’Histoire, la Bibliothèque Interuniversitaire de la Sorbonne (BIS) a organisé la table ronde « Marc Bloch et ses livres » dans l’amphithéâtre Bachelard en Sorbonne le 25 mars 2026.
L’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne consacre depuis juin 2025 de nombreuses manifestations autour de l’historien Marc Bloch, à l’occasion de son entrée au Panthéon le 23 juin prochain.
La table ronde organisée par la Bibliothèque Interuniversitaire de la Sorbonne était modérée par Fanny Madeline (maîtresse de conférences à Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et a rassemblé des spécialistes des bibliothèques privées spoliées pendant la Seconde Guerre Mondiale, mais aussi des spécialistes de la recherche en histoire médiévale et de l’œuvre de Marc Bloch en particulier. Elle a été suivie de l’inauguration de l’exposition « Marc Bloch et ses livres » visible à la BIS jusqu’au 15 juillet.
Les Nocturnes de l’Histoire ont pour objectif de promouvoir une diffusion large de la recherche afin de la mettre à disposition du grand public, comme l’ont rappelé Laurence Bobis (directrice de la BIS) et Catherine Breux-Delmas (conservatrice à la BIS). Pour mener à bien cette double manifestation, la BIS, le Laboratoire de médievistique occidentale de Paris (LaMOP / UMR 8589), l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ainsi que la famille Bloch ont collaboré de manière étroite.
La bibliothèque de Marc Bloch
Une partie de la bibliothèque de Marc Bloch est conservée aujourd’hui à la bibliothèque Halphen du LaMOP, tandis que d’autres livres sont répartis entre les membres de la famille. Spoliée par les nazis dans le cadre des mesures anti-juives sous l’Occupation, elle a été dispersée, a traversé plusieurs fois l’Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale, et n’est pas revenue complète en dépit de plusieurs phases de restitution.
Construire une bibliothèque constitue une véritable identité pour un universitaire. Celle de Marc Bloch était très variée et contenait entre 5 000 et 7 000 livres. Laurent Feller (professeur émérite d’histoire médiévale à Paris 1 Panthéon-Sorbonne) a étudié en particulier les livres de Marc Bloch présents à la bibliothèque Halphen. On y trouve de nombreux types d’ouvrages de littérature, d'histoire et de culture générale par exemple, mais aussi des comptes-rendus écrits par l’historien. Des annotations montrent que beaucoup d’ouvrages semblent avoir été des dons, des échanges ou encore des cadeaux, ce qui témoigne du large réseau amical, professionnel et international de Marc Bloch.
Auteur, il est aussi grand lecteur comme l’a indiqué André Loez (professeur en CPGE). Marc Bloch lit dans un grand nombre de langues : français, allemand, espagnol, italien mais possède aussi des livres dans des langues qu’il ne maîtrise pas comme le néerlandais où il va chercher des références ou éléments qui pourraient l’intéresser. Il écrit de nombreux sommaires et comptes rendus ; il est « organisateur de son savoir » a ajouté André Loez.
La spoliation des bibliothèques privées et plus particulièrement celle de Marc Bloch
Les pillages par les nazis sont organisés en France dès les premières semaines de l’Occupation. Dès 1942, les spoliations sont systématiques et visent toutes les familles juives, quelles que soient leurs ressources, a expliqué Martine Poulain (conservatrice générale des bibliothèques honoraire). Des millions de volumes ont été saisis rien qu’en France à l’occasion de pillages des familles juives. Sarah Gensburger (directrice de recherche au CNRS et au Centre de Sociologie des Organisations à Sciences Po) a travaillé sur les appartements habités par des familles juives à Paris pendant la Seconde Guerre mondiale. À l’arrivée des Allemands, des appartements ont été « réquisitionnés » – le terme allemand se rapproche davantage de celui de « pillage », a détaillé Sarah Gensburger. Une réquisition immobilière de milliers d’appartements meublés est effectuée surtout dans les 7e, 8e et 16e arrondissements. L’ « opération meuble » consiste à piller l’ensemble des appartements où les familles juives n’habitent pas ou plus : d’abord les livres et bibliothèques, dès 1942, puis les meubles. En théorie, les appartements sont choisis en fonction de l’emplacement, de la taille,… en réalité ils sont choisis parce qu’ils sont habités par des familles juives.
Marc Bloch et sa famille s’installent à Paris lorsque l’historien est nommé maître de conférences à la Sorbonne. L’appartement de 275 m2 est composé de deux étages, reliés par un escalier. Quand le bail est « remis en cause » par l’occupant allemand, la famille n’est plus là, elle est partie en zone libre mais continue de payer son loyer jusqu’en 1944. Beaucoup de dégradations sont commises dans les appartements réquisitionnés. Dans le cas de celui des Bloch, l’escalier a été détruit, comme si la famille n’était pas destinée à revenir. L’appartement est donc saisi en avril 1942, on sait que Marc Bloch l’apprend grâce à ses correspondances ; un déchirement pour lui qui perdait l’intégralité de son outil de travail d’historien : « Je viens d’apprendre qu’il y a environ 2 mois mes livres ont été saisis par l’autorité occupante, enlevés de mon appartement et emportés vers une destination inconnue » a lu Martine Poulain. Le « butin » n’est pas traité comme un bien culturel et les inventaires des pillages ont été détruits entraînant de nombreuses difficultés pour la restitution.
Restituer les biens spoliés
Le travail de tous les spécialistes qui ont participé à cette restitution de biens a été véritablement mis en lumière durant cette table ronde. Martine Poulain a d’abord exposé le travail de la sous-commission de la récupération des livres, archives, manuscrits et autographes de la Commission de récupération artistique créée en 1944. Pour se voir restituer des biens spoliés, la procédure était longue et difficile. Beaucoup de conditions devaient être réunies : avoir survécu, avoir une famille en capacité de faire les démarches, avoir un certain attachement pour les livres… Cette sous-commission a traité en « cinq ans, avec un personnel dérisoire, près d’un million de livres et en a attribué ou restitué 350 000 à 2 500 personnes. » a précisé Martine Poulain. 2 400 livres ont été remis à la famille de Marc Bloch. D’autres universitaires spoliés ont été cités, parmi eux : Victor Basch professeur d’allemand et d’esthétique spolié de toute sa bibliothèque et assassiné par la milice, Léon Brunschvicg professeur de philosophie spolié de 10 000 ouvrages dont 2 374 restitués, ou encore Jean Wahl professeur de philosophie exilé aux États-Unis, qui a vu sa bibliothèque familiale spoliée et à qui ont été restitués 224 volumes.
Aujourd’hui, une Commission pour la restitution des biens et de l’indemnisation des victimes des spoliations antisémites (CIVS) est constituée. David Zivie, chef de la Mission de recherche et de restitution des biens spoliés entre 1933 et 1945 au ministère de la Culture a évoqué le processus des restitutions. De nombreux ouvrages spoliés ont abouti dans des bibliothèques publiques par attribution, don ou achat (la Bibliothèque nationale de France, la Bibliothèque Sainte Geneviève…). L’objectif est d’identifier les livres qui auraient pu être spoliés, de rechercher des marques d’une potentielle appartenance et de chercher les propriétaires ou les ayants-droits. « Cette recherche a du sens pour comprendre l’histoire des fonds de bibliothèques et s’inscrit dans une volonté administrative et politique d’identification puis de restitution des biens spoliés », rappelle David Zivie. Un certain nombre de bibliothèques travaillent pour retrouver ces nombreux livres, grâce notamment à Spolivres, une base de données créée pour cartographier les biens retrouvés. Presque 15 000 livres ont été retrouvés dans 18 bibliothèques, et 10% d’entre eux portent des marques. La commission CIVS confirme la spoliation puis la restitution et recherche les ayant droits.
Un ouvrage appartenant à Marc Bloch a été identifié à la Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art, entré par achat et retrouvé avec une annotation « Marc Bloch 1913 ». Pour la famille, ce fut une surprise d’être contactée par la CIVS, comme l’a raconté Matis Bloch (doctorant à Paris 1 Panthéon-Sorbonne). La question de l’appartement parisien des Bloch était connue de la famille, mais moins celle de la bibliothèque. Une cérémonie de restitution a eu lieu le 16 février dernier en présence de la ministre de la Culture. L’arrière-petit-fils de l’historien a expliqué les différentes démarches des ayants-droits contactés par la commission : plaider et prouver que les ouvrages appartenaient bien à leurs ancêtres. À l’époque, deux des enfants de Marc Bloch, Étienne et Alice avaient cherché à récupérer leurs biens spoliés mais s’étaient confrontés aux difficultés décrites précédemment. L’idée que la famille Bloch, avec tous les moyens dont elle disposait, n’ait pas pu récupérer ses biens spoliés montre bien la difficulté pour les centaines de familles n’ayant aucune ressource pour récupérer ce qui leur appartenait. Matis Bloch a ensuite parlé des discussions autour du livre retrouvé. La solution trouvée a été de le donner à une institution à laquelle la famille avait déjà fait des dons. Suzette Bloch et Matis Bloch ont remis l’ouvrage spolié Description abrégée de la cathédrale d’Amiens de Georges Durand à la Bibliothèque Halphen (LAMOP, Paris 1 Panthéon-Sorbonne).
Replay à venir sur Sorbonne TV et podcast disponible sur Paroles d'histoire.
Avec le soutien de la Fondation Panthéon-Sorbonne.