Le site archéologique de Kunara, quand les tablettes d’argile révèlent l’histoire
Dans les montagnes du Kurdistan irakien, un site archéologique permet d’en apprendre davantage sur les civilisations du IIIe millénaire. Philippe Clancier, maître de conférences en histoire ancienne à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et épigraphiste sur ce site raconte.
Philippe Clancier est responsable de l’équipe des épigraphistes du site qui se compose de Julien Monerie, maître de conférences en histoire ancienne à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Grégory Chambon, directeur de recherche à l’École des hautes études en Sciences sociales (EHESS) et Laurent Colonna d’Istria, professeur à l’université de Liège, et travaille sur le site de Kunara depuis plusieurs années.
Déchiffrer le passé, la mission d’un épigraphiste
L’épigraphiste possède, avec son équipe, un rôle unique sur un chantier archéologique : celui de déchiffrer les mots. Alors que ses collègues analysent la céramique, les ossements ou les graines anciennes, il déchiffre l’écrit d’une langue morte, inscrites il y a plus de 4 000 ans dans de l’argile.
« Les tablettes, même en bon état, doivent être nettoyées de longues heures, voire de longs jours, pour en faire apparaître les signes qui, imprimés dans l'argile, sont remplis de terre ou de cendre tassée. » - Philippe Clancier
C’est tout autant un travail de patience que de précision, qui commence dans la terre du chantier, puis continue dans les laboratoires de la direction des Antiquités de Suleymaniyeh, avant d’aboutir à la lecture. Un travail d’orfèvre que Philippe Clancier et ses collègues accomplissent pour la mission archéologique française du Peramagon, dirigée par la cheffe de mission Aline Tenu (CNRS).
La découverte d’un espace rituel sans équivalent
Au cœur de la vallée du Tanjaro, située dans la région de Suleymaniyeh au Kurdistan irakien, Kunara était, jusqu’en 2010, un territoire qui n’avait jamais été exploré par des scientifiques.
« La région était restée largement inexplorée. Pour en faire l'histoire, nous étions dépendants de la vision de ses voisins de la plaine mésopotamienne, qui ont largement dénigré ses habitants dans leurs écrits. […] Les découvertes de Kunara montrent que cette vision est tout à fait biaisée » - Philippe Clancier.
En effet, les fouilles archéologiques ont permis deux découvertes importantes : des tablettes cunéiformes et un quartier rituel.
Les 146 tablettes et autres objets épigraphiques découverts sont les plus anciens témoins écrits de la région de Suleymaniyeh. Les données présentes dans ces textes permettent d’envisager différentes influences culturelles, elles portent l’empreinte d’une société urbaine sophistiquée avec des noms de lieux, de personnes, de système de mesure propre à la région – notamment une unité de capacité qui était jusqu’à maintenant inconnue, le « gur du Subartu ». Un dirigeant est également mentionné dans deux textes, sous le titre d’« ensi », soit gouverneur, soit roi, mais son nom est quant à lui encore inconnu.
Une autre découverte majeure est le quartier rituel qui est marquant du fait de sa singularité. Les chercheurs découvrent des espaces de libations à ciel ouvert, une cuisine dédiée à la préparation d’offrandes voire possiblement des exorcismes, mais aussi un phénomène rare : une partie du quartier a été volontairement désacralisée avant la destruction finale du site. « L'espace rituel est aujourd'hui sans véritable parallèle ailleurs », explique Philippe Clancier.
Une civilisation effacée par le temps qui passe
En découvrant ces nouveaux écrits, les chercheurs apprennent que Kurana était bel et bien une ville planifiée, structurée. Elle possédait un réseau de canaux qui irriguaient les champs depuis la rivière Tanjaro, des quartiers administratifs, des zones de stockage et une agriculture céréalière : tous ces éléments témoignent d’une civilisation complexe que l’histoire avait oubliée.
Toutefois, le site de Kunara n’a pas encore livré tous ses secrets. Actuellement, l’ADN de restes de chevaux découverts sur le site est en train d’être analysé pour déterminer leur origine géographique et préciser, en conséquence, la date d’apparition de l’animal dans la région à la fin du IIIe millénaire. La ville extra-basse située sur les rives du Tanjaro n’a pas encore été fouillée, une zone où les archéologues espèrent découvrir les quartiers d’habitation à l’automne 2026.
Une question plane pour l’épigraphiste à la suite de toutes ces découvertes : quel était le vrai nom de Kunara dans l’Antiquité ?
Les textes trouvés ne le mentionnent pas. La ville était probablement localisée dans la région historique du Lullubum et aurait pu en être un des principaux centres, voire la capitale. Cependant, la fonction exacte de son dirigeant reste encore un mystère à élucider. « L'avenir nous dira si cet “ensi” était le roi du Lullubum ou l'un de ses hauts dignitaires », conclut Philippe Clancier.
Avec une équipe pluridisciplinaire alliant archéologues, céramologues, archéozoologues, archéobotanistes et épigraphistes de différentes institutions françaises et européennes, la mission archéologique française du Peramagron publie chaque année ses résultats dans des revues spécialisées. Saison après saison, découverte après découverte, tablette après tablette, Kunara continue de se révéler et de partager une part oubliée de l’histoire de l’humanité.