Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
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La charge mémorielle, une approche genrée de la mémoire du 13-Novembre

Dans le cadre du cycle de conférences "La BIS présente" et à l’occasion de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes, la Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne (BIS) a reçu Charlotte Lacoste le 9 mars pour parler de son livre La charge mémorielle. Introduite par Laurence Bobis directrice de la BIS, la conférence était animée par Ariane Dupont, vice-présidente déléguée développement durable et responsabilité sociétale, égalité et inclusivité et professeure à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. 

Charlotte Lacoste est maîtresse de conférences en langue et littérature françaises à l’université de Lorraine. Travaillant à l’origine sur les témoignages puis sur la question du genre dans les témoignages elle participe au Programme 13-novembre (CNRS, Inserm, Paris 1 Panthéon-Sorbonne) dans le cadre de l’Étude 1000 qui est l’une des deux principales études du Programme 13-Novembre avec l'Étude Remember. Son objectif est de recueillir puis d'analyser les témoignages de près de 1000 personnes volontaires relevant de quatre cercles autour des attentats du 13 novembre 2015 : le premier avec les survivants, les témoins, les proches endeuillés et les acteurs intervenants, le deuxième avec les habitants et usagers des quartiers visés, le troisième avec les habitants des quartiers périphériques parisiens et de la banlieue parisienne et enfin le cercle 4 avec les habitants de trois villes hors Île-de-France (Caen, Metz, Montpellier). Les mêmes personnes sont écoutées au cours de quatre campagnes d'entretiens filmés réparties sur 10 ans (2016, 2018, 2021 et 2026). Ces témoignages individuels seront mis en perspective avec les traces de la mémoire collective telle qu'elle se construit au fil des années (les journaux télévisés et radiodiffusés, les articles de presse, les réactions sur les réseaux sociaux, les textes et les images des commémorations, etc.).

Charlotte Lacoste est intervenue sur la phase n°1 du cercle 4 à Metz, d’abord en menant les entretiens puis en les analysant. Les éléments recueillis lors de la phase n°1 de l’Étude 1000 ont permis de mettre en lumière des différences marquées concernant tant le rapport à l’événement qu’à la mémoire elle-même. En effet, des différences notables se sont fait jour entre les discours des femmes et ceux des hommes. La chercheuse a alors décidé d’explorer plus précisément cette logique genrée. Pour écrire l’ouvrage La charge mémorielle, Charlotte Lacoste a analysé 79 témoignages : 33 hommes et 46 femmes ayant participé à ce programme de recherche sur la mémoire à Metz en 2016. Dans leurs témoignages, les hommes et les femmes ne prennent pas en charge la mémoire de la même manière, ce qui a conduit Charlotte Lacoste à faire l’hypothèse d’une "charge mémorielle" spécifique aux femmes. Elles endossent plusieurs rôles que l’autrice développe dans le livre : d’abord l’événement est vécu par les femmes de manière plus intense et plus durable, une intensité qui les porte à veiller sur leurs proches, à pleurer les morts et à garder la mémoire de l’événement.

"On va beaucoup parler de mots, c’est d’eux que je suis partie. " Charlotte Lacoste

Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

Le premier point sur lequel insiste Charlotte Lacoste est la différence de vécu de l’événement. On remarque que les femmes s’expriment à la première personne, elles sont nombreuses à nommer les différents lieux des attentats du 13 novembre (les noms des terrasses par exemple) et se remémorent les images post-attentat des victimes : des fleurs déposées sur les lieux, des images relatives à la douleur. De l’autre côté, peu d’hommes témoignent à la première personne, ils semblent plutôt venus pour proposer une analyse de l’événement. Les mots qui reviennent dans leurs discours sont "attentat", "événement", "société", "causes"… et les images qui les ont marqués sont relatives aux attaques : le bouclier criblé de balles de la BRI, la fosse du Bataclan, le stade de France. 

Ensuite, il convient d’analyser le vocabulaire utilisé par les femmes qui ont témoigné pour illustrer leur rôle de "veilleuses".  Elles veillent au sens premier du terme, le mot "guetter" est utilisé uniquement par les femmes. Elles veillent également la nuit : l’inquiétude perturbe leur nuit durablement, elles utilisent des mots comme "ruminer", "insomnie", tandis que les hommes semblent se décrire comme de "bons dormeurs".  De plus, les femmes veillent sur les autres : elles prennent soin. "Le mot enfant est un mot de femmes " indique Charlotte Lacoste ; ce sont les femmes qui s’inquiètent pour leurs enfants, qui endossent la responsabilité d’annoncer ce qu’il s’est passé, elles sont narratrices. Cette idée est également présente dans les récits des hommes : certains d’entre eux précisent qu’ils ont laissé leurs femmes expliquer les attentats à leurs enfants. 

Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

Les femmes prennent soin des vivants mais aussi des morts car elles portent le deuil, Charlotte Lacoste les identifie comme des "pleureuses". Près de la moitié des femmes mentionnent qu’elles ont pleuré ou pleurent pendant l’entretien. Au contraire, les hommes sont nombreux à préciser qu’ils n’ont pas pleuré : seuls deux ont dit avoir pleuré. Les femmes sont aussi nombreuses à raconter s’être rassemblées pendant des manifestations, ou aux enterrements de certaines victimes. Elles possèdent une réelle connaissance des victimes, elles prononcent même leurs prénoms, ce que ne font pas les hommes.

Enfin, les femmes sont des "gardeuses" au sens où elles portent la mémoire. Elles se montrent soucieuses de conserver cette mémoire de l’événement, certaines évoquent la peur d’oublier par exemple. L’autrice note également une différence de temporalité du deuil entre les témoignages des hommes et ceux des femmes. Ces dernières insistent sur le fait que le temps du deuil n’est pas révolu alors que les hommes considèrent dans leur majorité que le temps est venu de "tourner la page". La question du stockage est également importante dans les entretiens des femmes : où garde-t-on la mémoire ? Elles utilisent des expressions comme "dans un coin de ma tête", elles disent avoir conservé des archives de presse, des objets qui font allusion à l’événement. Participer à l’Étude 1000 a donc aussi été pour elles un moyen de se décharger de cette mémoire ; c’est une des vertus du programme que de leur offrir "un délestage de la mémoire".