Entretien

Croiser les regards sur les incendies avec Emma Andrieux et Gabriel de Blic

Rencontre avec Emma Andrieux et Gabriel de Blic, doctorants en géographie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, à l’origine des journées d’études « Incendies et territoires : dialogue entre chercheurs, pompiers et société sur le risque incendie ».  

Pourquoi avoir choisi de travailler sur la question des incendies ?  

Gabriel de Blic : En 2009, lors d’un été en famille à côté de Marseille, l’incendie de Carpiagne (13) s’est déclaré. La lumière dans la nuit, la fumée et l’odeur du feu, le vol des canadairs, puis les paysages noircis, j’ai été fasciné. Alors, quand l’occasion d’effectuer un stage sur ce sujet chez les pompiers de Seine-et-Marne (77) s’est présentée lors de mon master, je l’ai saisie. Ce qui était un stage est devenu un projet de thèse. Je suis sorti de la garrigue méditerranéenne pour m'intéresser aux incendies de champs dans le bassin parisien, particulièrement aux paramètres de ce risque, moins connu mais bien réel.

Emma Andrieux : Je m’intéresse à la façon dont les sociétés problématisent et s’adaptent (ou pas) aux changements environnementaux actuels. Pour cela, le cas des incendies, ou plus précisément des « mégafeux » est révélateur. Ces feux au comportement extrême et imprévisible, génèrent leurs propres vents violents et avancent par pluies de braises, dépassant les capacités de contrôle. Ils sont favorisés par des facteurs biophysiques et anthropiques : sécheresse, hausse des températures, déprise agricole, monocultures sylvicoles, étalement urbain, invasion d’espèces exotiques, etc. Ce sont les manifestations les plus rapides, visibles, et violentes des changements environnementaux actuels qui appellent une réponse rapide des sociétés, d’autant plus que les territoires qu’ils laissent en cendres offrent la possibilité de « faire table-rase » en reconstruisant et en replantant différemment. Ils constituent donc un bon objet d’étude pour analyser les dynamiques socio-politiques de définitions des problèmes socio-environnementaux et des stratégies d’adaptations. 

Vous avez organisé les journées d’études « Incendies et territoires : dialogue entre chercheurs, pompiers et société sur le risque incendie ». Comment est née votre collaboration ?  

Il y a peu de chercheurs, encore moins de géographes, qui travaillent sur les incendies. Tous les deux en thèse sur ce sujet à la même école doctorale, nous nous sommes vite rencontrés ! C’était super de pouvoir échanger avec quelqu’un qui travaille sur le feu, mais avec une approche très différente : Gabriel est plus du côté de la géographie physique que sociale, il travaille directement avec les pompiers, et sur des terrains en France, plus agricoles et urbains que forestiers.  

C’est Gabriel qui a eu l’idée des journées d’études, en partant donc de ce constat : la recherche sur les incendies est assez rare comparée à celle sur d’autres risques naturels, elle est souvent éclatée entre différentes disciplines et fermée au monde opérationnel. Nous avons tous les deux eu l’envie de réunir des personnes autant passionnées que nous par ce sujet, pour croiser nos perspectives et créer un dialogue entre disciplines, terrains, visons académiques et opérationnelles.  

Ces journées ont bénéficié du label « Journée nationale de la résilience ». Pouvez-vous nous dire en quoi consiste ce label et pourquoi était-ce important de l’obtenir ?  

Le label “journée de la résilience” est accordé par le Ministère de l'Intérieur à des événements qui promeuvent la culture du risque dans le cadre de la journée nationale de la résilience qui a lieu le 13 octobre. L’obtenir était d’abord pour nous une belle reconnaissance institutionnelle de la pertinence de notre projet, mais ce label nous a aussi permis une certaine visibilité via le portail du ministère. Enfin, il nous a permis de recevoir une aide financière pour accueillir nos invités dans les meilleures conditions.  

Quelles étaient les principales thématiques de cet événement ?

Ces journées d’étude ont porté sur quelques thématiques qui nous semblent pertinentes au niveau scientifique mais aussi opérationnel : gestion du risque dans les interfaces habitat-forêt, impacts sur la végétation, évolution de la géographie des feux, implication des populations. Ces journées ont aussi été l’occasion d’un partage des retours d’expérience sur les incendies de cet été, notamment ceux des Pennes-Mirabeau (13) et de Ribaute (11), mais plus globalement sur les enseignements tirés des incendies des dernières années en France et dans le monde.  

Les journées d’études avaient pour ambition de créer un dialogue entre les chercheurs, les acteurs de la gestion opérationnelle des incendies et la société. Pourquoi cet objectif était-il essentiel ? Et comment avez-vous pu l’atteindre ?

Cet objectif nous paraissait essentiel car les incendies sont encore trop souvent abordés uniquement sous l’angle du sinistre, notamment dans le champ opérationnel. Du côté de la recherche, nous avons également constaté la difficulté de travailler sur ces phénomènes sans compréhension partagée, ni vocabulaire commun entre disciplines et acteurs. Créer un espace de dialogue apparaissait donc comme une condition indispensable pour mieux appréhender la complexité des incendies et sortir de nos approches. Pour cela, nous avons réuni une grande diversité de profils : climatologues, écologues, anthropologues, géographes, physiciens, pompiers, experts  et gestionnaires forestiers, associations, mais aussi juristes, politistes, spécialistes du langage. Au-delà de cette pluralité des profils, nous avons porté une attention particulière aux conditions d’échange, en aménageant le temps et l’espace pour favoriser les discussions informelles, soutenues par des dispositifs de médiation scientifique réalisés par les étudiantes et étudiants du master Dynarisk. Enfin, des modérateurs et modératrices ont accompagné les sessions afin de faciliter la confrontation des points de vue et l’expression de chacun. 

Quelles conclusions avez-vous tiré de cet événement ?  

Qu’il faut continuer à dialoguer pour mieux comprendre les incendies, d’autant plus dans un contexte où il est urgent de ré-adapter les façons d’agir face à un risque qui s’intensifie ! Nous espérons que ces journées ne resteront pas un événement isolé, mais qu’elles permettront de créer des liens durables entre chercheurs des différentes disciplines et pompiers. Par exemple, à la suite de cet événement, une collaboration est née entre une paléo-climatologue qui s'intéresse à la circulation des micro-charbons produits par le feu, et une géographe qui s’intéresse aux enjeux de santé post-incendie ; des pompiers ont invité des chercheurs à venir observer des opérations de brûlages dirigés sur le terrain ; un politiste souhaite monter un programme de recherche interdisciplinaire sur la fabrique des politiques publiques relatives au risque incendie ; etc.  

Quels sont vos projets pour la suite ?  

Gabriel : Pour ma part, la priorité est de finir ma thèse, mais aussi en tant que pompier, d’accompagner l’anticipation de la saison des incendies 2026, notamment en partageant l’expérience tirée de ces journées auprès de mes collègues. À l’avenir, j’aimerais continuer à servir l’efficacité opérationnelle grâce à la recherche, en gardant un double statut chercheur-pompier. Malheureusement, je crains que l’on n’ait pas fini d’entendre parler des incendies de forêts…

Emma : Terminer la thèse c’est pour moi aussi l’objectif principal. Ensuite, j’aimerais continuer dans la recherche et l’enseignement, et comparer ce que j’ai pu observer des incendies au Chili avec des terrains en France ou en Europe, par exemple au Portugal, où l’on retrouve des monocultures de pins et d’eucalyptus propices au feux extrêmes et comparables à celles du Chili, mais dans un contexte socio-politique différent. 

À propos de la thèse d’Emma Andrieux : Intitulé de la thèse « À la recherche des ''mégafeux'' du Chili : géographie critique de l'Anthropocène ». Laboratoire de rattachement : PRODIG, Pôle de recherche pour l'organisation et la diffusion de l'information géographique (UMR 8586). École doctorale de rattachement : École doctorale de géographie de Paris. Directeurs de thèse : Pierre Gautreau et Cécile Faliès, professeure de géographie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

À propos de la thèse de Gabriel de Blic : Intitulé de la thèse « Le risque d'incendie dans les formations végétales agricoles : modéliser un risque changeant ? ». Laboratoire de rattachement : LGP, Laboratoire de géographie physique (UMR 8591).  École doctorale de rattachement : École doctorale de géographie de Paris. Directeur de thèse : Franck Lavigne, professeur de géographie physique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. 

Photos : Emma Andrieux et Gabriel De Blic